Agriculture: comment Bayer mise sur l’IA pour protéger les récoltes

À Lyon, Bayer transforme sa recherche en protection des cultures. Avec son approche CropKey, le groupe utilise l’intelligence artificielle pour concevoir des molécules à partir de cibles biologiques précises. Une évolution dont les bénéfices devront se traduire dans les champs, notamment en Afrique du Nord.
Avant de protéger une tomate ou un épi de blé, il faut parfois commencer par une serrure. Invisible, celle-ci se trouve au cœur d’un champignon capable de compromettre une récolte. Identifier cette serrure, puis fabriquer la clé susceptible de la bloquer : cette image résume la transformation engagée dans les laboratoires de Bayer.
Le 14 octobre, des journalistes marocains, algériens et tunisiens ont découvert cette démarche au LifeHub Lyon et au Centre de Recherche de La Dargoire. Cette immersion s’inscrivait dans une visite de deux jours, comprenant une étape industrielle à Villefranche-Limas.
Pour l’Afrique du Nord, les enjeux sont concrets : préserver les rendements malgré les aléas climatiques, la raréfaction de l’eau et la pression des maladies, tout en maintenant la rentabilité des exploitations.
Partir de la cible pour concevoir la molécule
Au centre de La Dargoire, consacré principalement aux maladies provoquées par des champignons, chimistes, biologistes et biochimistes travaillent sur de nouvelles solutions. L’approche CropKey déplace leur point de départ.
Historiquement, les chercheurs synthétisaient de nombreuses molécules avant de tester leur efficacité. Désormais, ils identifient d’abord une cible biologique, notamment une protéine essentielle à un organisme nuisible, puis conçoivent une molécule capable d’agir sur elle. La protéine devient la serrure. La molécule, la clé.
L’IA aide à explorer les structures chimiques possibles et à anticiper leurs propriétés. L’objectif consiste notamment à trouver de nouveaux modes d’action face aux résistances, tout en intégrant plus tôt les critères de toxicité et d’écotoxicité.
Selon les présentations, Bayer évalue une trentaine de nouveaux modes d’action et prévoit une première commercialisation issue de CropKey à l’horizon 2028. Ce calendrier mondial ne préjuge pas de la disponibilité des produits dans chaque pays.
L’IA propose, les essais valident
Cette recherche dépend de la qualité des données. L’automatisation permet de produire des mesures plus reproductibles et de mieux orienter les expériences. Les modèles aident à sélectionner les pistes prometteuses, mais leurs prédictions doivent être vérifiées.
Les essais en laboratoire et au champ, comme les évaluations réglementaires, restent indispensables. Selon les ordres de grandeur sectoriels présentés, une douzaine d’années séparent en moyenne la recherche d’un nouveau produit de sa première mise sur le marché.
Les équipes restent également prudentes sur les coûts. Serveurs, modèles et données nécessitent des investissements. Les progrès scientifiques ne permettent donc pas de promettre automatiquement des produits moins chers pour les agriculteurs.
Une innovation à l’épreuve du terrain
Pour avancer, Bayer associe ses équipes à des startups et à des chercheurs publics. Le LifeHub Lyon facilite ces collaborations et les échanges avec les agriculteurs. «Le LifeHub Lyon a été créé pour ouvrir la science au dialogue», explique son directeur, Philippe Meresse.
La stratégie du groupe combine pratiques agronomiques, semences, outils numériques, biosolutions et chimie de synthèse. La protection d’une récolte commence ainsi avant le premier traitement, notamment par le choix variétal et l’organisation des rotations.
Pour un agriculteur, la valeur d’une innovation se mesure aussi aux pertes évitées et au revenu préservé après chaque récolte.
Reste à transformer les découvertes en solutions accessibles. Production industrielle, formulation et disponibilité constituent des étapes décisives. Pour le Maroc et ses voisins, la portée de ces avancées dépendra de leur adaptation aux cultures locales et aux moyens des exploitants. La clé conçue au laboratoire devra surtout démontrer son utilité dans les champs.
Par Elmehdi Allabouch








