Culture

La science au service des photographies de Zakaria Aït Wakrim

Zakaria Aït Wakrim est un jeune artiste, né en 1988, à Casablanca. Il réside actuellement à Malaga, en Espagne, où il effectuait jusqu’à récemment des études d’ingénieur, parallèlement à son travail de photographe. Les cours d’optique et du système visuel humain qu’il a suivis, en 2007, ont été déterminants dans la pratique de son art. Ses œuvres seront exposées à la librairie Les Insolites de Tanger, à partir du 5 août.

Par Olivier Rachet

Les dérives chromatiques de Wakrim

« Nous vivons dans une époque marquée par la lumière stellaire, écrit-il ainsi sur son blog de présentation. L’insaisissable matière-énergie se capture, se sculpte, se mesure, se travaille. La métaphysique de l’onde est fascinante ». Or, ce qui fascine d’entrée de jeu le spectateur face aux différentes séries photographiques de l’artiste est le travail qu’il accomplit sur la lumière. La technique infrarouge qu’il utilise, notamment dans une série intitulée « Annexes »,  élargit et illumine à la fois notre vision. Ces expérimentations n’ont pourtant rien de gratuit. Si notre perception rétinienne est ainsi bousculée, c’est avant tout pour perturber notre façon habituelle de voir une réalité qu’on ne regarde plus.

L’attention se porte ainsi sur des paysages hybrides, à la frontière entre le monde de la ville et celui de la campagne, où les animaux errent dans des chantiers de construction, à l’état d’abandon. Où les terrains de jeux sont noyés par des amas de terre et les champs de fleurs semblent épouser le tracé des lignes à haute tension. « Je voulais créer un choc chromatique » écrit aussi le photographe. Et ce sont bien les contradictions du Maroc d’aujourd’hui dont ces photographies étonnantes nous parlent.

L’espace vital se raréfie au profit d’une frénésie architecturale chaotique et inachevée à la fois. Des traces subsistent d’un monde en train de disparaître que le photographe fixe dans une atmosphère quasi apocalyptique. Les cieux sont bas et lourds, les lignes d’horizon sont obstruées par des bâtiments en voie d’édification. Par endroits, des chevaux ou des moutons paissent dans un champ de ruines, des ânes s’immobilisent derrière un panneau avertissant, non sans humour, d’une « Sortie d’engins ». Un chien, sur le toit d’une terrasse, guette cet enfer naissant.

Un goût enivrant de l’expérimentation

Zakaria Aït Wakrim revendique cette part expérimentale de son travail que l’on retrouve dans les séries intitulées « Insperimenting », « Irology » ou « Synesthesia ». La même technique infrarouge élargit toujours le spectre de notre perception sur un mode presque hallucinatoire. Les portes de la perception s’ouvrent alors sur un monde à l’état naissant, où des mouettes s’envolent au-dessus du port d’Essaouira et des vagues se mêlent à la brume crépusculaire entourant la mosquée Hassan II de Casablanca. La frontière entre le jour et la nuit semble alors s’estomper et les prises de vue donnent accès à un monde onirique de désirs enfouis.

Quelque chose de surréaliste hante la plupart de ces clichés. Les clairs-obscurs, l’importance accordée à tout ce qui est évanescent, les jeux d’ombre et de lumière, tout concourt à créer un monde spectral et intrigant, miroir d’un inconscient qui regarderait le mystère qu’il est à lui-même. La mémoire du cinéma semble parcourir ces photographies. On songe à Ingmar Bergman devant cette horloge posée sur un rocher face à une mer vaporeuse, à l’arrière-plan. La Nouvelle Vague et Godard surgissent dans le portrait en noir et blanc de cet homme lisant le recueil de Ruben Dario, El canto errante, alors que le portrait du photographe se devine dans un miroir situé à l’arrière du personnage. Le cinéma expressionniste de Murnau et de Fritz Lang apparaît tel un fantôme dans la surimpression d’un visage anonyme sur un décor d’immeubles dont les angles sont exacerbés par une contre-plongée audacieuse. Autant d’images mentales qui hantent à la fois la mémoire de l’artiste et le regard ébloui du spectateur.

Une impression troublante de fantastique plane sur toute une série de clichés, mais au sens où Balzac disait de celui-ci qu’il était « du réel non encore advenu ». A l’image de cet arbre perdu dans un désert et dont l’ombre des branches envahit le sol, avec en toile de fond un ciel de plomb suscitant une trouble inquiétude. Ou à l’image de ce mausolée posé à même le sol d’une colline en pente, tel un ovni mystérieux et souverain. Là réside bien tout le talent de Zakazia Wakrim qui arrive à surprendre notre regard à partir de motifs que nous avons l’impression de découvrir pour la première fois.

De l’importance des sensations

« Les sensations formant le fond de mon affaire, disait le peintre Cézanne, je crois être impénétrable ». Or ce sont bien les sensations colorantes et les différentes perceptions sensorielles qui semblent guider la plupart des cadrages. La série intitulée « Synesthesia » exprime bien le parti pris du photographe. Le tremblé et le flou de plusieurs clichés côtoient l’apparition d’ondes électromagnétiques qui électrisent le regard et fragmentent un espace urbain devenu soudain frénétique. La vitesse d’un train n’a d’égale que la rapidité avec laquelle un paysage se métamorphose, passant de l’ensoleillement à l’orage. La photographie ne saisit plus seulement la fulgurance de l’instant présent, elle donne ici à voir sa disparition, sa transformation en son contraire : le néant dans lequel tout s’engouffre.

Il n’est pas anodin que les paysages de prédilection de l’artiste aillent aux grands espaces. Montagnes escarpées, forêts silencieuses, déserts à perte de vue, océans embrumés. On connaît la diversité des espaces naturels marocains, mais Zakaria Aït Wakrim y ajoute une touche d’une sensibilité quasi métaphysique. Les modèles sont souvent représentés de dos comme dans les tableaux du peintre romantique Caspar David Friedrich. Les personnages sont comme saisis de stupeur devant la levée des nuages, la déclivité d’un terrain ou l’inconnu qui s’ouvre à eux. Et si c’était la fin du monde, en avançant ?

L’émerveillement face à l’infini des paysages s’accompagne d’un indescriptible sentiment de peur face à la possible disparition qui nous guette. Le photographe évoque mystérieusement cette « poussière d’étoiles autoconsciente que nous sommes » et les séries intitulées « Afella », « Amarg » et « Amoudou » nous donnent souvent à voir la solitude des grands espaces et à entendre la musique des sphères célestes qui au loin les accompagne. Une réelle poésie imprègne ces clichés d’une époustouflante beauté plastique.

Poésie et réalité

Il n’en demeure pas moins que le photographe reste aussi sensible au monde qui l’entoure. Il revendique d’ailleurs la part de photoreportage de son travail. Si le réel semble le plus souvent transfiguré, il peut aussi être saisi dans toute sa simplicité et sa beauté irréfutable. La série intitulée « Imilchil » nous plonge dans le souk en plein air d’une cité berbère ancestrale. « Salé » nous donne à voir, de son côté, la méticulosité des métiers à tisser. Dans les deux cas, l’attention portée au réel est sensible dans le choix des cadrages et l’attention portée aux détails, notamment aux mains et aux gestes avec lesquels les artisans expriment tour à tour leurs doutes ou leur souci du travail bien fait.

Parfois, des visages surgissent ; un groupe d’enfants chahute sur une route déserte, un jeune homme plonge dans la lecture d’un livre, une femme se cache le visage. Instantanés qui sont autant de souvenirs éphémères de l’irruption imprévue du réel duquel Zakaria Aït Wakrim reste toujours à l’affût. On mentionnera, pour finir, les rares autoportraits disséminés de-ci de-là, souvent en surimpression ou le visage tourné derrière un voile ou un rideau. Si l’œil peut difficilement se voir, il reste la signature avec laquelle l’artiste témoigne de sa présence au monde.

 



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