DGI: nouvelle obligation pour les multinationales au Maroc

Nouvelle obligation pour les multinationales au Maroc ! Elles doivent désormais produire un fichier principal (vision groupe) et un fichier local (détail opérationnel) pour leurs prix de transfert, selon des modalités précises définies par le décret 2-22-1020, incluant un seuil d’analyse détaillée à 1 million de dirhams HT par catégorie de transaction. Derrière la promesse de prévisibilité, ce décret consacre un transfert de charge vers le contribuable.
Deux fichiers distincts, un seuil déclencheur à 1 million de dirhams (MDH) HT et une transparence renforcée sur l’ensemble du groupe. Le paysage de la conformité fiscale internationale au Maroc connaît une mutation profonde avec l’entrée en vigueur d’un décret exigeant une documentation des prix de transfert d’une précision et d’une exhaustivité sans précédent. Autant dire que les multinationales opérant au Maroc assistent à un tournant décisif dans le paysage de la conformité fiscale internationale avec la publication du décret n°2-22-1020 fixant la liste et les modalités de communication de la documentation des prix de transfert à l’administration fiscale.
Ce décret, publié dans le Bulletin officiel n°7464 du 27 novembre 2025, transforme radicalement le rapport entre le contribuable et l’administration fiscale sur ce sujet sensible. Disons que ce texte, pris en application de l’article 214-III-A du Code général des impôts (CGI), codifie avec une précision inédite les obligations des entreprises en matière de documentation des prix de transfert (PT). Analysons concrètement ce qui change, ce qui devient possible, et ce qui ne l’est plus en la matière.
Structuration rigoureuse et contenu détaillé
Le décret opère une rupture majeure en substituant aux pratiques antérieures, souvent fragmentaires, un cadre exhaustif et structuré. Conformément aux articles 1, 3 et 4, les entreprises doivent désormais produire deux fichiers distincts et complémentaires : le fichier principal et le fichier local. Le fichier principal, dédié à la vision macroéconomique du groupe multinational, se décline en cinq rubriques obligatoires articulées avec une précision inédite.
La structure organisationnelle exige un schéma illustrant la chaîne capitalistique, l’architecture juridique et la géolocalisation des entités opérationnelles. Par exemple, une holding marocaine devra cartographier l’ensemble de ses filiales étrangères, leurs liens de propriété et leurs implantations physiques.
La description des domaines d’activité impose un niveau de détail sans précédent : identification des sources de profits, schéma de la chaîne d’approvisionnement des cinq principaux produits/services (représentant plus de 5% du chiffre d’affaires), liste des accords de services intra-groupes (hors R&D) incluant leurs politiques de prix de transfert, la cartographie des marchés de vente, l’analyse fonctionnelle détaillant les fonctions/risques/actifs, et surtout, la documentation obligatoire des réorganisations (transferts d’activité, changements de statut ou de fonction) et des cessions/acquisitions d’actifs. A titre d’exemple, une filiale marocaine transformée de «distributeur» en «commissionnaire» devra en expliquer minutieusement l’impact.
La rubrique «Actifs incorporels» couvre la stratégie globale du groupe, l’inventaire des actifs clés et de leurs propriétaires légaux, les accords de coûts partagés/licences/R&D, les politiques de prix de transfert associées, et tout transfert d’actifs incorporels (entités impliquées, pays et rémunération). Un transfert de marque d’une filiale française vers une entité néerlandaise, orchestré par une maison-mère marocaine, devra ainsi être documenté avec la justification de sa contrepartie financière.
Les «Activités financières interentreprises» incluent une analyse du financement du groupe (y compris les accords avec des tiers), l’identification détaillée des centrales de financement (dénomination sociale, numéro d’identification fiscale, adresse, activité principale, siège de direction effective), et les politiques de prix de transfert liées aux prêts intra-groupes. Une société holding marocaine agissant comme trésorerie centrale devra ainsi déclarer son numéro d’identification fiscale et son activité précise.
Enfin, la «Situation financière et fiscale» exige les états financiers consolidés (s’ils existent, même à des fins internes) et la communication systématique des Accords préalables en prix de transfert (APP) unilatéraux et décisions fiscales étrangères concernant la répartition des bénéfices. Exemple : un accord préalable conclu avec l’Allemagne sur des redevances, même sans participation marocaine, devra être transmis à l’administration.
«Cette structuration binaire (Principal/Local) et la granularité des rubriques transforment la documentation en un outil d’audit prêt à l’emploi pour l’administration. L’exigence de cartographier les réorganisations et les transferts d’actifs, souvent opaques, est une avancée majeure contre l’érosion de la base taxable», souligne un fiscaliste.
Qu’en est-il du fichier local, noyau opérationnel de la conformité ?
Le fichier local constitue la pierre angulaire du nouveau dispositif, centré sur l’entreprise marocaine et ses transactions avec les entités associées étrangères. Structuré en trois rubriques obligatoires, il exige une granularité opérationnelle sans équivalent.
La rubrique «Entreprise située au Maroc» impose une radiographie exhaustive de l’entité locale : description de la structure de gestion (organigramme distinguant organes de direction et structures opérationnelles), stratégie détaillée (objectifs, allocation des moyens/financements, risques assumés), et, surtout, l’impact concret des réorganisations ou transferts d’actifs survenus durant l’exercice en cours ou précédent. Par exemple, une usine marocaine ayant internalisé des activités de fabrication précédemment exercées en Espagne doit expliquer précisément comment cette restructuration a modifié ses fonctions, risques et actifs clés.
L’identification des principaux concurrents locaux complète ce panorama. Le cœur de cette révolution réside dans la rubrique «Transactions contrôlées», déclenchée pour chaque catégorie de transaction (produits, charges, acquisitions/cessions d’actifs) dépassant le seuil de 1 MDH HT. Une documentation qui exige pas moins de treize éléments indissociables.
Enfin, les «Informations financières» closent le fichier avec les comptes annuels locaux, les tableaux de réconciliation entre données de prix de transfert et états financiers, et une synthèse des données financières des comparables. Ainsi, comme l’on peut le constater, le seuil de 1 MDH HT agit comme un déclencheur implacable. Pour chaque ligne transactionnelle significative, l’entreprise doit désormais démontrer sa conformité comme lors d’un audit préemptif, avec une exigence de traçabilité des comparables inédite au Maroc.
La fin des zones d’ombre
Le décret n°2-22-1020 instaure un régime d’obligations exhaustives et impératives, éliminant toute ambiguïté sur les attentes de l’administration fiscale marocaine. Premièrement, la production séparée des deux fichiers (Principal et Local) est désormais incontournable, interdisant tout document unique ou approximatif. Deuxièmement, chaque rubrique des fichiers doit être renseignée intégralement selon le niveau de détail prescrit : l’omission d’éléments clés comme les réorganisations, les centrales de financement, les APP unilatéraux ou les comparables devient irrecevable. Troisièmement, le seuil de 1 MDH HT par catégorie de transaction agit comme un déclencheur absolu : dès qu’il est atteint (sans compensation entre produits/charges), la rubrique II du fichier local exige une documentation complète. Par exemple, des achats cumulés de matières premières auprès de multiples filiales étrangères dépassant ce montant nécessitent une analyse détaillée, indépendamment de la taille des transactions individuelles. Quatrièmement, l’identification précise des entités associées et des centrales de financement est renforcée : la simple mention du nom est insuffisante. Le numéro d’identification fiscale, l’adresse et l’activité principale deviennent obligatoires pour les entreprises associées impliquées dans les transactions locales et les centrales. Cinquièmement, l’analyse fonctionnelle et de comparabilité détaillée n’est plus optionnelle pour les transactions significatives. Elle doit couvrir systématiquement les fonctions exercées, les risques assumés, les actifs utilisés, les évolutions par rapport aux exercices antérieurs, et la justification des méthodes choisies. Ainsi, une société de services marocaine facturant à l’étranger doit documenter ses risques spécifiques (sous-activité, crédit) et ses actifs clés (bases de données, personnel qualifié). Sixièmement, la transparence sur les comparables est formalisée : la méthodologie de recherche et la source des données (bases commerciales, études sectorielles) doivent être explicitement déclarées. Septièmement, tous les APP et décisions fiscales étrangères liés aux transactions doivent être communiqués, sans exception pour les accords unilatéraux ou ceux excluant le Maroc. Enfin, le format électronique exploitable exclut les PDF non structurés au profit de formats permettant le traitement automatisé (XML, PDF indexé), tandis que la flexibilité linguistique autorise l’usage de l’arabe, du français ou de l’anglais. Des obligations qui transforment la documentation en un dossier d’audit pré-constitué. L’exigence de déclarer les APP étrangers, même sans lien avec le Maroc, illustre la volonté de transparence totale sur l’architecture fiscale internationale des groupes.
Quelques opportunités en termes de prévisibilité
Le décret n°2-22-1020 introduit des avancées significatives en matière de prévisibilité et d’efficacité opérationnelle. La certitude sur les attentes documentaires constitue un progrès majeur : les entreprises disposent désormais d’un référentiel exhaustif (Art. 3 et 4) éliminant les interprétations subjectives, réduisant ainsi les risques de contentieux sur l’insuffisance de preuves.
En parallèle, l’usage de schémas et diagrammes est explicitement autorisé pour visualiser la structure organisationnelle et la chaîne d’approvisionnement, de quoi simplifier la transmission d’informations complexes. Enfin, la flexibilité linguistique permet aux groupes internationaux d’utiliser l’arabe, le français ou l’anglais, facilitant le recyclage de documentations existantes et réduisant les coûts de traduction.
Le décret sonne le glas de plusieurs pratiques
Comme l’on peut le constater, le décret invalide définitivement plusieurs pratiques antérieures. La documentation générique ou incomplète est désormais irrecevable. Omettre une rubrique obligatoire (actifs incorporels, réorganisations, centrales de financement ou APP) expose à un rejet formel par l’administration. Bien que les transactions inférieures à 1 MDH HT échappent à l’analyse détaillée de l’Art. 4-II (exemple, des services de support administratif facturés 800.000 dirhams HT), elles restent soumises au principe de pleine concurrence – une analyse sommaire suffit théoriquement, mais le risque de contrôle persiste.
Pour les transactions significatives, notamment celles qui sont supérieures à 1 MDH HT, une analyse superficielle est prohibée : l’absence d’étude détaillée de comparabilité (conditions marché libre), de justification méthodologique, ou de description des ajustements entraîne une non-conformité. La dissimulation des réorganisations et transferts d’actifs devient impossible, leur documentation étant impérative. La communication sélective des APP est exclue : tous les accords préalables (unilatéraux/bilatéraux) et décisions étrangères doivent être fournis, sans exception.
Enfin, les formats non exploitables (papier, PDF scanné) sont invalidés par l’exigence d’un format électronique traitable. Disons que le seuil de 1 MDH HT crée une illusion de tolérance pour les petites transactions. En réalité, l’administration conserve le droit de contester toute opération intra-groupe, avec ou sans documentation détaillée. Ce qui est tout à fait logique.
Implications pour le monde économique
Le décret n°2-22-1020 place ainsi le Maroc à l’avant-garde de la transparence fiscale internationale, alignant sa pratique sur les standards de l’OCDE (BEPS Action 13) et renforçant considérablement l’arsenal de lutte contre l’érosion de la base d’imposition et le transfert de bénéfices (BEPS). Il accroît significativement la charge de conformité pour les entreprises multinationales opérant au Maroc, nécessitant souvent la mobilisation de ressources spécialisées internes et externes. L’exigence de détails sur les réorganisations, les actifs incorporels et les comparables démontre la volonté de l’administration d’avoir une vision stratégique et économique réelle des opérations intra-groupes.
Pour l’administration fiscale, c’est un outil puissant pour conduire des contrôles plus ciblés et efficaces. Le non-respect de ces obligations détaillées expose désormais les entreprises à des risques de redressements substantiels et potentiellement à des pénalités en cas de manquement caractérisé à l’obligation documentaire. La clarté des règles est cependant un atout pour les entreprises désireuses de sécuriser leurs positions.
Les 13 éléments indissociables pour documenter les transactions contrôlées
1. La description précise des transactions et leurs conditions contractuelles ;
2. Le détail des montants par juridiction fiscale du payeur/bénéficiaire ;
3. L’identification complète des entreprises associées (dénomination, numéro d’identification fiscale, adresse, activité) et leur lien de dépendance ;
4. La copie des accords importants ;
5. Une analyse bicéphale : comparabilité (écarts entre conditions internes et marché libre) et fonctionnelle (fonctions/risques/actifs mobilisés, évolutions vs années antérieures). Exemple : pour des ventes supérieures à 1 million de DH HT à une filiale belge, l’entreprise marocaine doit comparer ses conditions de prix/paiement avec des tiers indépendants, tout en détaillant ses fonctions (ex : fabrication), risques (ex : stock, crédit) et actifs critiques (ex : machines brevetées), en signalant tout changement fonctionnel ;
6. La justification de la méthode de prix de transfert retenue ;
7. L’identification et la raison du choix de la «partie testée» ;
8. Les hypothèses clés sous-tendant l’analyse ;
9. L’explication d’une éventuelle analyse pluriannuelle ;
10. La liste des comparables de marché libre avec indicateurs financiers, méthodologie de recherche et sources (ex : pour la méthode du prix de revente, fournir les marges brutes de distributeurs indépendants comparables, en citant la base de données utilisée comme S&P Capital IQ) ;
11. La description des ajustements effectués (sur partie testée ou comparables) ;
12. La démonstration finale de conformité au principe de pleine concurrence ;
13. La copie de tous les APP et décisions fiscales étrangères liés aux transactions, même sans implication marocaine (ex : un APP France-Italie sur des redevances payées par l’entité marocaine doit être communiqué).
Bilal Cherraji







