L’entretien des ÉCO: la TPE marocaine entre dans une nouvelle phase de transformation (VIDEO)
Digitalisation, financement, accompagnement, formalisation… les très petites entreprises sont désormais au cœur des priorités économiques. Invitée de L’Entretien des ÉCO, Nezha Ben Addou, Responsable Marché Pro / TPE chez Bank of Africa, revient sur les mutations profondes que traverse ce segment stratégique et sur la nouvelle vision des banques face aux attentes des entrepreneurs.
Longtemps considérée comme un segment difficile à structurer, la très petite entreprise s’impose aujourd’hui comme l’un des principaux enjeux économiques et sociaux du Maroc. Avec près de 94% du tissu entrepreneurial national, la TPE joue un rôle central dans la création d’emplois, l’inclusion économique et la réduction progressive de l’informel.
Mais derrière ce poids économique considérable, les fragilités restent nombreuses : difficultés d’accès au financement, tensions de trésorerie, faible structuration, retards de paiement ou encore isolement managérial. Face à ces défis, les attentes des entrepreneurs ont profondément évolué ces dernières années.
C’est justement cette transformation qui était au cœur du dernier numéro de L’Entretien des ÉCO, qui a reçu Nezha Ben Addou, Responsable Marché Pro / TPE chez Bank of Africa. Au fil de cet échange, la dirigeante est revenue sur les mutations du marché, les ambitions de la Charte TPE ainsi que la nouvelle approche déployée par les banques pour accompagner les entrepreneurs marocains au-delà du simple financement.
Pour Nezha Ben Addou, la montée en puissance de la TPE dans les priorités nationales n’est pas le fruit du hasard. Elle traduit une prise de conscience collective autour du rôle structurant joué par ces entreprises dans l’économie marocaine.
«La TPE est aujourd’hui au cœur des priorités nationales. Elle représente un enjeu économique, social et sociétal majeur», explique-t-elle. Un constat qui s’est accéléré avec la volonté des autorités monétaires et des différents acteurs économiques de mieux structurer cet écosystème.
Dans ce contexte, la signature récente de la Charte TPE marque une étape importante. Portée sous l’impulsion de Bank Al-Maghrib, cette initiative vise à créer un environnement plus favorable au développement des petites structures, avec une approche davantage adaptée à leurs réalités opérationnelles.
L’un des changements majeurs introduits par cette charte réside dans la mise en place d’une définition unifiée de la TPE, désormais fixée autour d’un seuil de 10 millions de dirhams de chiffre d’affaires. Mais au-delà de cet aspect réglementaire, c’est surtout un changement de philosophie qui s’opère.
«Pendant longtemps, on demandait aux TPE de s’adapter au fonctionnement de l’écosystème bancaire et administratif. Aujourd’hui, c’est l’écosystème qui doit s’adapter à la réalité des TPE», souligne-t-elle.
Cette évolution reflète également la transformation progressive du rôle des banques. Longtemps centrée sur le financement et les opérations transactionnelles, la relation bancaire évolue désormais vers une logique beaucoup plus globale d’accompagnement.
Chez Bank of Africa, cette transition a été engagée depuis plusieurs années à travers une stratégie articulée autour de quatre piliers : le financement, l’accompagnement, la digitalisation et l’innovation.
«Les entrepreneurs n’attendent plus uniquement un crédit ou un produit bancaire classique. Ils veulent de la proximité, de la réactivité, des conseils et des solutions capables de simplifier leur quotidien», explique Nezha Ben Addou.
Cette évolution des attentes s’explique notamment par la transformation rapide des usages entrepreneuriaux. La digitalisation, l’essor du e-commerce et la montée des nouveaux métiers liés au digital obligent désormais les petites structures à gagner en agilité et en rapidité d’exécution.
Or, beaucoup de TPE marocaines continuent encore aujourd’hui à fonctionner avec des outils de gestion très limités. Facturation, suivi client, gestion des paiements ou pilotage de trésorerie restent souvent réalisés de manière artisanale, avec toutes les limites que cela implique en matière d’efficacité et de visibilité.
C’est dans cette logique que Bank of Africa a récemment lancé Hassabati Pro, une plateforme digitale destinée à accompagner les petites entreprises dans leur gestion quotidienne.
À travers une interface unique, les entrepreneurs peuvent gérer leurs devis, leur facturation, leurs fournisseurs, leurs paiements ou encore certains aspects liés au CRM et au suivi de la relation client.
«L’objectif est de donner aux entrepreneurs davantage de visibilité sur leur activité et des indicateurs clés pour les aider à prendre des décisions rapidement», précise-t-elle.
Mais au-delà des outils digitaux, c’est surtout la notion de proximité qui reste centrale dans la stratégie de la banque. Car malgré l’accélération technologique, la relation humaine continue de jouer un rôle déterminant dans l’accompagnement des entrepreneurs.
«La digitalisation ne remplace pas la relation humaine. Elle permet surtout de fluidifier les opérations du quotidien et de libérer du temps pour davantage d’accompagnement», insiste Nezha Ben Addou.
Cette approche hybride traduit une réalité de terrain : les TPE ont besoin à la fois de solutions simples et digitales, mais aussi d’interlocuteurs capables de comprendre leurs contraintes opérationnelles.
Car les fragilités structurelles demeurent importantes. Les tensions de trésorerie, les retards de paiement et les difficultés de recouvrement continuent de fragiliser de nombreuses petites entreprises marocaines.
La crise du Covid a d’ailleurs mis en lumière cette vulnérabilité. Beaucoup de commerces et de structures de proximité ont dû faire face à des difficultés majeures, parfois jusqu’à la fermeture.
À cela s’ajoute un autre défi souvent sous-estimé : l’isolement du dirigeant de TPE. Dans beaucoup de cas, l’entrepreneur doit assumer seul plusieurs fonctions à la fois : gestion commerciale, administration, comptabilité, recrutement, logistique ou encore recouvrement.
«L’entrepreneur de TPE doit tout gérer lui-même. Cette pression permanente explique en partie pourquoi beaucoup d’entreprises ne dépassent pas les premières années d’existence», analyse-t-elle.
Malgré ces contraintes, Nezha Ben Addou se montre toutefois optimiste quant aux perspectives du marché marocain. Elle observe l’émergence d’une nouvelle génération d’entrepreneurs plus résilients, plus agiles et davantage tournés vers l’innovation.
Les secteurs liés aux services, au digital, au e-commerce et à l’intelligence artificielle connaissent notamment une forte dynamique, portée par l’évolution des usages et la montée de nouveaux besoins.
Mais selon elle, ce qui fait réellement la différence ne réside pas uniquement dans le secteur d’activité.
«Ce qui distingue aujourd’hui les entrepreneurs qui réussissent, c’est avant tout leur capacité d’adaptation, leur résilience et leur aptitude à évoluer rapidement dans un environnement qui change en permanence.»
Dans ce contexte, les prochaines années devraient accélérer encore davantage la transformation de l’écosystème entrepreneurial marocain. Digitalisation, intelligence artificielle, automatisation et nouveaux modèles économiques vont progressivement redessiner le paysage des TPE.
Face à ces mutations, les banques seront elles aussi amenées à repenser durablement leur rôle.
«Notre ambition est d’accompagner les TPE bien au-delà du financement, avec des solutions concrètes, des outils digitaux et un accompagnement capable de soutenir durablement leur croissance», conclut Nezha Ben Addou.
Un positionnement qui illustre, plus largement, la nouvelle place stratégique occupée aujourd’hui par la TPE dans les équilibres économiques du Royaume.






