Hélène Le Gal : « la France et le Maroc sont solidaires dans cette crise » (Entretien)

Continuité des services, rapatriement des Français bloqués au Maroc et suivi des plus vulnérables, les autorités diplomatiques françaises sont plus que jamais mobilisées. Hélène Le Gal, ambassadrice de France à Rabat, explique comment ses services, en mode confinement, gèrent cette situation.
Comment l’Ambassade de France au Maroc et les représentations consulaires se sont-elles organisées pour assurer la continuité des services à leurs concitoyens, en cette période de confinement?
Comme pour la plupart des employeurs, publics ou privés, au Maroc comme en France, il a fallu faire preuve de réactivité et de souplesse. Un certain nombre de mesures ont été prises pour, à la fois, s’adapter aux contraintes posées par cette pandémie mondiale et assurer, de la façon la plus efficace possible, la continuité du service public, en cette période de crise sanitaire sans précédent. L’ambassade et les consulats doivent plus que jamais être là pour aider et protéger nos compatriotes en difficulté et témoigner la plus grande solidarité avec le Maroc et les Marocains dans cette épreuve. Nous avons, pour cela, dû repenser toute notre organisation de travail. Les nombreux moyens de communication ont été d’une très grande aide. Une grande partie des agents sont ainsi en télétravail et se réunissent par visioconférence afin de continuer à assurer des missions essentielles, comme par exemple dresser des actes d’État civil, assurer un suivi régulier des Français les plus vulnérables tout en priorisant les urgences.
De nombreux touristes sont restés bloqués lors de la fermeture des liaisons maritimes et aériennes. Comment et combien de Français ont été pris en charge et rapatriés?
Depuis le 13 mars, l’Ambassade de France et les consulats généraux se sont mobilisés nuit et jour pour permettre le retour en France de plus de 25.000 personnes de passage, principalement par avion mais aussi par ferry au départ de Tanger. Cette opération, d’ampleur inédite, a été rendue possible grâce à la très grande fluidité des relations que nous entretenons avec les autorités marocaines. L’engagement de «l’équipe France», c’est-à-dire des agents de l’ambassade et des consulats, a été entier, selon un haut sens du service public, malgré les très fortes contraintes liées à cette pandémie mondiale.
D’autres opérations sont-elles prévues pour rapatrier des Français, notamment ceux qui résident ou travaillent au Maroc? À l’échelle mondiale, les autorités françaises ont préconisé d’emblée le retour des Français de passage sans solution d’hébergement ou en situation vulnérable, les urgences médicales en particulier. L’effort a donc été effectué dans ce sens. Pour les Français qui résident au Maroc (comme dans le reste du monde), il n’y a pas d’opération de rapatriement prévu par les autorités françaises. L’heure est au confinement en raison de l’état d’urgence sanitaire décrété par les autorités marocaines. La communauté française doit se conformer strictement aux consignes qui sont ainsi données.
En cette période de pandémie et de confinement de la population, la solidarité est plus que jamais primordiale. Comment s’exprime cette solidarité au niveau des autorités diplomatiques?
La France et le Maroc sont solidaires dans cette crise. Nos responsables se parlent très régulièrement. Tous nos réseaux et relais au Maroc sont mobilisés en solidarité avec la population marocaine. L’ambassade va rediriger une partie de ses fonds de coopération administrative vers le soutien à différentes associations partenaires, qui s’engagent auprès des femmes victimes de violences, des mères isolées et des jeunes filles afin qu’elles poursuivent leur scolarité. Elle va également participer à la distribution de centaines de paniers-repas aux familles démunies. L’Institut français du Maroc a lancé un appel à projets exceptionnel pour soutenir le secteur culturel et artistique, particulièrement fragilisé par la crise sanitaire. Les élèves des écoles françaises se sont aussi mobilisés en soutien au personnel soignant: la cuisine du lycée Massignon a été mise à la disposition de l’hôpital de campagne de Nouaceur, et l’École française internationale distribue 400 repas par jour aux personnes dans le besoin grâce aux fonds qui étaient destinés à la cantine des élèves. Les filiales de groupes français et entreprises à capitaux français au Maroc prennent également une part active dans la solidarité organisée dans le pays pour faire face aux impacts de la pandémie du Covid-19. Nombre d’entre elles ont, dans ce cadre, participé au Fonds spécial pour la gestion de la pandémie du coronavirus «Covid-19» pour un montant total, à ce stade, d’environ 500 MDH. Au-delà de cette contribution financière, les entreprises françaises ont fait d’importants dons en nature (produits et paniers alimentaires, ordinateurs portables, masques, gel hydroalcoolique, équipements divers…); certaines ont mis à disposition leurs locaux ou usines en soutien aux autorités marocaines dans la lutte contre la pandémie et elles continuent par ailleurs à mener de nombreuses actions de solidarité en lien avec leur secteur d’activité. Enfin, l’Agence française de développement travaille sur un soutien spécifique au Maroc dans le cadre de la pandémie actuelle.
L’opération «SOS un toit» a-t-elle bien fonctionné?
Cette opération d’hébergement d’urgence a été rendue possible grâce à la solidarité d’experts du web et d’entrepreneurs, qui ont créé cette plateforme en quelques heures. Ce site Internet, mis en place sous l’égide du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, grâce à l’engagement de la Fédération internationale des accueils français et francophones à l’étranger (FIAFE) est aujourd’hui un vrai service d’entraide. Il a permis de régler nombre de situations, au Maroc comme partout ailleurs dans le monde. Comment gardez-vous le lien avec vos ressortissants, et quels sont vos relais sur le terrain? De manière constante, hors contexte de crise, chacun des six consulats généraux entretient un lien régulier avec sa communauté. Dans le contexte de crise que nous traversons, il est important de renforcer ce lien. Dès l’annonce de la suspension des liaisons entre la France et le Maroc, je me suis adressée par message et par vidéo, sur les réseaux sociaux de l’ambassade, aux Français du Maroc, de passage ou résidents, pour les informer et les aider à trouver des solutions, à chaque fois que cela était possible. Sur le terrain, les relais sont incarnés par une femme et cinq hommes, les six consuls généraux, et par leurs équipes. Ils sont en contact quotidien avec nos compatriotes, par téléphone (des centaines d’appels sont traités chaque jours), par mail (des centaines de réponses), et par messages envoyés plus spécialement aux résidents ou publiés sur les sites Internet de ces consulats.
Que pensez-vous des mesures adoptées par le Maroc pour éviter la propagation du virus?
La réactivité du Maroc face à la crise sanitaire est remarquable, et d’ailleurs largement saluée ces derniers jours dans la presse internationale pour au moins trois raisons. D’abord, le confinement est intervenu très tôt et resserré graduellement pour freiner l’épidémie. Ensuite, les autorités marocaines ont très vite mis en place un fonds d’urgence pour mobiliser des financements publics et privés, et répondre à des besoins immédiats en matière sanitaire. Enfin, la réponse marocaine a consisté à mettre en place un programme de stabilisation économique et sociale afin de soutenir les populations les plus vulnérables, préserver les emplois et assurer la liquidité du secteur bancaire. Cette action contra-cyclique, à travers le Budget de l’État, est salutaire, à court terme, pour amortir les impacts économiques de la crise. À long terme, cette situation amènera sans doute une redéfinition des politiques publiques sanitaires qui paraît, d’ailleurs, inéluctable dans tous les pays.
Des accords ont-ils été passés avec des établissements pour la prise en charge des ressortissants français?
Non, il n’y a eu pas d’accord spécifique. Nous recommandons à nos concitoyens de suivre les préconisations du ministère de la Santé marocain: en cas de symptôme, ne pas sortir de son domicile, s’isoler et appeler le numéro Allô SAMU au 141 ou le numéro Allo Yakada 080 100 47 47. Et bien sûr, se signaler auprès des consulats généraux. De nombreuses entreprises françaises opérant au Maroc sont à l’arrêt. Pourront-elles bénéficier des aides annoncées par le gouvernement français? Les filiales et entreprises françaises établies au Maroc sont de droit marocain. Dans ce sens, si les maisons-mères situées en France peuvent bénéficier des aides du gouvernement français, leurs filiales marocaines, ainsi que les entreprises à capitaux français établies au Maroc, sont éligibles aux nombreuses aides mises en place par le gouvernement marocain. Les entreprises françaises exportant au Maroc pourront également bénéficier des mesures du Plan de soutien aux entreprises françaises exportatrices récemment annoncé par le ministre de l’Économie et des finances, Bruno Le Maire, et le secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères Jean-Baptiste Lemoyne. Ce plan d’urgence, qui permet à ce type d’entreprises de sécuriser leur trésorerie, s’adresse en particulier aux PME et entreprises de taille intermédiaire (ETI), moteurs essentiels pour les filières industrielles dans les territoires.
Les familles françaises aussi sont impactées par cette crise. Beaucoup ont des difficultés à payer les frais de scolarité. Quels sont les dispositifs mis en place pour soutenir les familles?
La continuité pédagogique, qui est un devoir absolu envers les élèves et leur famille, a été mise en place avec succès sur l’ensemble des établissements d’enseignement Français au Maroc. Dans la mesure où les équipes pédagogiques travaillent au quotidien pour assurer cette continuité, l’intégralité des droits de scolarité reste due. Toutefois, les établissements vont examiner, avec la plus grande attention, les demandes des familles qui feraient état de difficultés financières afin de mettre en œuvre des dispositions d’échelonnement des paiements. En ce qui concerne les frais annexes (demi-pension, transport, activités péri-éducatives), l’AEFE et l’OSUI ont décidé que seuls les services qui auront été fournis seront facturés, même si la charge demeure pour l’établissement dans certains cas. S’agissant des familles françaises en difficulté, l’AEFE, avec le ministère de l’Europe et des affaires étrangères, travaille pour que des mesures spécifiques d’aide à la scolarité (bourses) soient prises.
Quels sont les accords qui ont été passés avec le gouvernement marocain pour le prolongement des visas et des titres de séjour des Français au Maroc?
Tant que dure la crise actuelle et jusqu’à la reprise normale du trafic aérien, maritime et terrestre, les autorités marocaines considèrent en situation régulière les touristes étrangers dont le séjour légal viendrait à excéder 3 mois ou dont la validité de visa arriverait à échéance en raison de la pandémie Covid-19. Il en va de même pour les ressortissants dont le titre de séjour arriverait à expiration durant la période de confinement. Précision utile, un cadre comparable prévaut côté français en ce qui concerne les ressortissants étrangers en France, comme par exemple les Marocains résidents ou de passage dans l’Hexagone.
Quelle que soit sa durée, cette crise aura une fin. Vos services travaillent-ils déjà sur la gestion du déconfinement?
Si la gestion de crise oblige à se placer dans l’immédiateté pour traiter les multiples urgences, auxquelles les services de l’ambassade et les 6 consulats généraux se consacrent sans relâche depuis le 13 mars, elle demande également d’anticiper la sortie de crise. Les équipes y travaillent, bien sûr. C’est aussi cela, gérer la crise, aussi inédite soit-elle: avoir la capacité, autant que possible et en dépit des difficultés, de se projeter vers des dynamiques positives, pour créer les conditions d’une reprise d’activité (actions dans le domaine culturel, économique, traitement des demandes de visa…).


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