L’éducation, grand défi du Maroc rural (reportage)

Photograph: Nicola Slawson @thegardian

The Gardian – Dans le hameau de Tazalt -situé dans les montagnes du Haut Atlas, au Maroc- Malika Boumessoud, 38 ans, vit dans une petite maison rougeâtre construite en pierre.

Tout en se servant du thé à la menthe, elle secoue la tête avec un air de regret. Elle observe une photo d’elle et se voit vieillir.

Dans la pièce voisine, cinq de ses six enfants dorment tous sur deux matelas à même le sol. Sa fille, Zahra, 19 ans, se prépare à quitter cette scène classique de la vie marocaine rurale. Elle participe à une nouvelle expérience audacieuse qui pourrait transformer la vie des filles et des jeunes femmes de sa région : contrairement à leur grande majorité, Zahra se prépare à poursuivre ses études.

Au cours des sept dernières années, elle a vécu dans une pension gérée par une petite ONG : « Education For All » (Education pour tous), dans la ville de Asni.

La pension se trouve à cinq minutes à pied de l’école. Elle assiste aux cours depuis l’âge de 12 ans. En septembre, elle espère aller à l’université, à Marrakech. Sa mère, mariée à 16 ans, est consciente du sort de Zahra. Si elle décidait de quitter l’école à ses 12 ans, elle serait tout simplement comme la plupart des autres filles de la vallée.

Un oiseau sans ailes

Malika avoue : « Même après toutes ces années de mariage et après avoir eu des enfants, je regrette toujours le fait de ne pas avoir terminé mon éducation. Je ne sors pas du village, je passe mes journées à la maison. Je me sens comme un oiseau sans ailes. »

Dans le Maroc rural, son expérience est loin d’être rare. Selon la Banque mondiale, le taux d’analphabétisme pour les femmes et les filles atteint 90% dans ces régions. Dans le Haut Atlas, les filles sont susceptibles d’abandonner leurs études après l’école primaire. Seulement 26% suivent un enseignement secondaire.

Ces problèmes touchent de façon disproportionnée les Amazighs, note The Guardian : « Alors que la plupart des Berbères ont adopté l’islam et ont commencé à parler l’arabe après les conquêtes du VIIe siècle, la culture berbère et les dialectes de la langue Tamazight ont survécu, en particulier dans le Haut Atlas. À l’école, les leçons sont en arabe, ce qui, pour la plupart des enfants berbères, constitue leur langue seconde. »

Dans les zones rurales, l’éloignement des écoles secondaires représente le plus grand obstacle, en particulier pour les filles.

Khalid Chenguiti, spécialiste de l’éducation à l’Unicef, a déclaré : « L’éducation des filles, en particulier au niveau du secondaire, reste un défi. Il y a plusieurs raisons à cela, notamment le fait que les écoles sont souvent mal équipées sur le plan sanitaire. Le transport est souvent difficile et, dans certaines régions, on compte sur les filles pour soutenir les tâches domestiques. Elles doivent aussi faire face à des obstacles socioculturels avant de débuter l’enseignement secondaire supérieur. Ces facteurs affectent souvent de manière disproportionnée les filles dans les zones rurales. »

97% de réussite

Le concept « Education For All » consiste à amener les filles à l’école, ce qui pourrait transformer l’avenir de la région. On leur offre un hébergement, de la nourriture, du soutien aux devoirs et des leçons supplémentaires en français et en anglais. En moyenne, le taux de réussite est de 97%.

Zahra est pleine d’enthousiasme pour la chance qui lui a été offerte :  « À l’école primaire, j’ai vraiment apprécié mes études, mais je savais qu’il y avait peu de chances d’aller à l’école secondaire. Quand je fus sélectionnée à l’ Education For All , j’étais tellement heureuse ! J’étais vraiment nerveuse quand je suis arrivée à la pension, mais je sens que je me suis retrouvée depuis que je suis partie là-bas. »

Elle ajoute : « Je crois que je vais maintenant avoir un bon avenir et serai en mesure d’améliorer les choses pour ma famille. Mes parents m’ont beaucoup encouragée. Ils voulaient que j’aie une vie meilleure que celle qu’ils ont eue. Ma première année d’université sera très difficile. J’en suis sûre, mais je pense que ce sera bénéfique pour moi.»

La plus instruite du village

Selon The Gardian : « Khadijah Ahedouami était l’une des 10 filles qui sont allées vivre à Asni quand la première pension a ouvert ses portes, il y a neuf ans. Khadija est maintenant non seulement la fille la plus instruite de son village, mais la plus instruite de toute la vallée. Lors de ses vacances, les villageois viennent lui rendre visite pour lui demander des conseils sur des problèmes en lien avec leur entreprise ou leur famille. Une grande responsabilité repose sur ses jeunes épaules. »

Khadija raconte : « Lors de ma dernière année d’école, j’ai commencé à préparer mes parents à l’idée que je pourrais aller à l’université. Bien sûr, mes parents me faisaient confiance, mais ils ne l’ont accepté que parce que je l’ai mérité. Au cours de mes années avec le programme Education For All, j’ai appris à parler aux gens, comment dépenser mon argent et comment rester respectable. Et parce que d’autres familles me considèrent comme un exemple à suivre, ils  se tournent vers moi afin de décider d’envoyer leurs filles à l’école ou pas. Je sens que je dois agir de façon très responsable afin qu’ils sachent que l’éducation ne fait pas sortir des rails. »

Maryk Stroosnijder, l’un des fondateurs de l’Education pour tous déclare : « Je pense que cela est assez difficile pour les premières filles parce que d’autres se tournent vers elles, mais les attitudes changent lentement. Les premiers parents ont pris un risque et nous avons maintenant des parents qui nous supplient de prendre leurs filles. »

Contrairement à leurs mères, l’éducation pour ces jeunes filles sera une opportunité pour elles et leur permettra de « voler de leurs propres ailes ».

Sara Lyoumi

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