« Dib », l’ex-baron de la drogue, revient sur son passé (entretien)

Ayant bénéficié d’une grâce royale en 2003, après 7 ans et 9 mois de prison pour trafic de drogue, « Dib » revient sur les détails de son arrestation, ses années de prison, son histoire avec Basri et ses histoires de drogue dans une récente interview accordée à nos confrères de Hespress. 

Dans une maison calme, loin des agitations de la ville de Tanger, se trouve « Dib » ou comme les journaux nationaux et internationaux l’ont décrit dans leur titres principaux durant la campagne d’assainissement de 1996 «l’un des plus grand trafiquants de drogue» en Afrique du Nord. Il n’a encore rien perdu de son enthousiasme pour la vie en contemplant la ville qui a changé. Après avoir été l’homme le plus fort dans le nord du Maroc, il est devenu un homme perdu entre les tribunaux et les administrations à la recherche d’une issue juridique pour récupérer ses biens saisis.

Hespress – Driss Basri, l’ancien ministre de l’intérieur en 1996, a dirigé une campagne d’arrestation décrite comme une campagne d’assainissement, afin de «nettoyer» le nord marocain des trafiquants de drogue et des personnes qui ont accumulé des richesses de différentes manières. Faites-vous partie des personnes qui ont été arrêtées et condamnées à de longues années de prison ? Et comment cela s’est passé ?

Dib – Tout simplement, il n’y avait aucune information au sujet de la campagne d’assainissement en 1996. C’est pour cela que lorsque les éléments de la police, en civil, sont venus pour m’arrêter, ils m’ont trouvé dans une maison qui m’appartient et qui a été perquisitionnée soigneusement. Toutes mes maisons, ainsi que les entrepôts ont aussi été perquisitionnés par la suite et pas le moindre kilogramme de drogue n’a été trouvé. Ceci est bien noté dans les dossiers de l’enquête.

– Après votre arrestation dans une de vos maisons à Tanger, où s’est déroulée l’enquête ?
– Après mon arrestation, on m’a transféré à la prison de Kénitra puis à Temara. Là, j’ai subi des heures d’investigation continue sur ma fortune et ma relation avec le trafic de drogue, ainsi que sur les sources de ma richesse…

– Quelles sont les accusations qui vous ont été adressées durant l’enquête ?
– Trafic international de drogues.

– Les enquêteurs ont-ils trouvé de la drogue dans l’une de vos propriétés ?
– Pas du tout. Et je peux même répéter que ces éléments de la police, qui ont perquisitionné toutes les maisons que je possède et mes entrepôts, n’ont même pas trouvé un kilo de drogue. Les enquêteurs ne se sont basés que sur des «hypothèses» et  on m’a condamné.

Et pour rappel, la police a trouvé chez tous ceux qui ont été arrêtés durant cette campagne de grandes quantités de drogue. On m’a accusé de trafic de drogue sans aucune preuve.

– Alors qu’elles étaient les justifications invoquées pour vous arrêter ?
– Je vais vous dire quelque chose pour la première fois. Un grand officier de police est venu vers moi et m’a dit textuellement : «Les éléments de la sécurité reconnaissent le travail associatif que vous faites ainsi que tous les services que vous rendiez au pays, mais les Européens nous mettent la pression.» Et il a ajouté : «Considérez-vous comme un guerrier pour votre pays, et votre arrestation est un sacrifice pour votre pays parce que les pays européens protestent contre les quantités de drogue qui parviennent chez eux. Et c’est pour cette raison que nous avions mené cette campagne et que vous aviez été arrêté.» L’agent de sécurité a confirmé, dans un message clair qu’il m’avait adressé, que je devais garder le silence durant cette période et qu’après une courte durée, je bénéficierai de la grâce royale.

– Combien de temps a duré l’enquête ?
– On m’a interrogé à Témara pendant 17 jours, puis on m’a demandé de signer le procès-verbal déjà préparé et j’ai signé.

– On vous a forcé à signer des accusations que vous n’aviez pas confirmées au cours de l’enquête ?
– Honnêtement, je ne sais pas, je n’ai pas lu le dossier de l’enquête, parce que je ne peux pas lire et écrire. J’ai fait confiance à ceux qui m’ont interrogé et signé sans hésiter.

– On a dit durant la campagne de 1996, où environ 400 personnes ont été accusées de trafic de drogue et d’enrichissement injustifié, que«Dib» avait des relations mystérieuses avec des organismes publics et étatiques, ce qui facilitait les opérations de trafic de drogues à travers le détroit vers l’Europe…

– C’est du n’importe quoi. C’est vrai que je coopérais avec l’Etat mais dans certains dossiers et je ne le cache pas.
J’ai contribué à l’arrestation de certains criminels qui ont assassiné des étrangers à Tanger quand les éléments de la sûreté n’avaient pas pu les arrêter. J’ai aussi contribué à l’arrestation d’un Algérien, impliqué dans les événements terroristes ayant eu lieu à l’hôtel Asni à Marrakech en 1994. Je n’ai jamais eu de complices étatiques dans mes opérations de trafic de drogue à l’étranger.

– On vous a condamné à combien d’années de prison ?

– On m’a déclaré que j’allais recevoir un wissam pour mon travail au profit de mon pays. Mais je me suis retrouvé après quelques semaines condamné à dix ans de prison ferme.

– Avez-vous passé toute cette durée en prison ?

– J’ai purgé sept ans et neuf mois de ma peine, avant d’obtenir la grâce de Sa Majesté le roi Mohammed VI en 2003.

– Et quel est le sort de votre fortune ?

– Après mon arrestation et le procès, l’Etat a saisi la plupart de mes biens. On m’a saisi une grande superficie au port de Tanger et une autre à Malabata couvrant 29 hectares et demi ainsi que plusieurs autres appartements sans aucun motif juridique. Et je n’ai toujours pas récupéré mes biens, alors que tous ceux qui étaient détenus avec moi ont récupéré les leurs.

– Quelle est la valeur de votre fortune saisie ?

– La valeur totale de mes richesses varie entre 30 et 40 milliards de centimes.

– Actuellement, lorsque vous demandez cela à ces cercles, quelle est leur réponse ?

– On refuse de me parler.

– Avez-vous écrit au cabinet royal ?

– Oui, j’ai écrit au cabinet royal. Ensuite, l’administration de la sûreté m’a contacté et on a enquêté au sujet de la lettre que j’avais écrite ainsi que sur ma fortune saisie. L’enquête a même duré trois mois et je leur ai donné tous les détails concernant les appartements et les propriétés saisis. Mais l’enquête n’a conduit à aucun résultat.

– Quelles sont vos revendications ?

– Je veux récupérer mes biens comme tous les autres qui les ont récupérés. C’est ma seule demande et je ne veux rien d’autre.

– Aviez -vous des relations particulières avec des organismes de l’Etat ?

– Oui, je le dis et Dieu en est témoin. Certains qui travaillaient dans les services de sécurité me demandaient de coopérer, car mes amis et moi nous ramenions des devises.

– Donc vous avez coopéré avec les éléments de sécurité ?

– Toujours, mais quand on m’avait mis la pression, j’avais cessé. Pour l’anecdote, je surveillais le détroit allant du Cap Spartel jusqu’au petit palais au profit du Maroc, surtout à la fin des années 1990, quand le problème de l’immigration clandestine à travers les bateaux vers l’Espagne s’est amplifié. L’Etat était incapable d’arrêter les dizaines de bateaux qui partaient chaque jour de la côte marocaine. J’étais donc utile pour le royaume en empêchant les migrants de traverser cette zone gardée par mes hommes.

– Avez-vous des biens hors du Maroc ?
– Non, j’étais la seule personne détenue qui n’avait pas de biens hors du royaume. Toutes mes propriétés étaient à l’intérieur du Maroc et spécialement à Tanger. Et permettez-moi de dire aux lecteurs de votre journal une chose qui me paraît importante. Mes revenus du trafic de drogues ne dépassait pas 20 % et 80% allaient vers d’autres destinations et des actions caritatives.
J’ai aidé plusieurs personnes à obtenir des maisons. Je leur donnais un salaire mensuel et je veillais sur le bien-être de plusieurs familles ainsi que sur plusieurs mosquées. Et tous mes proches peuvent en témoigner.

– Lors de votre arrestation, la presse a évoqué votre aide dans différents projets à Tanger au profit de l’Etat ?

– Oui, ils venaient vers moi pour la construction ou la réparation d’un bâtiment, d’une route ou une rue…  Je les aidais sans hésitation.

Ici, j’ai construit le Riad de Tétouan avec mes propres ressources. Je demandais aux autorités de faire venir leur propre architecte et je me chargeais du reste, que ce soit de la logistique ou du côté financier.

– Selon vous, qui vous visait personnellement, alors que vous êtes l’homme qui a tissé autour de lui de nombreux romans et histoires parfois hollywoodiennes ?

Driss Basri est celui qui me prenait pour cible, parce qu’avant la célèbre campagne de 1996, il disait à ses proches de préparer des liquidités suffisantes pour acheter mes propriétés à un prix avantageux. Et lors de mon arrestation et de ma condamnation, j’ai perdu beaucoup de biens, mais je n’ai pas perdu tout ce que je possédais. En plus, plusieurs hommes de pouvoir ont perdu leurs postes, et il y a eu plusieurs changements du jour au lendemain.

– Que comptez vous faire maintenant ?
– Grâce à Sa Majesté le roi Mohammed VI, les saisies de mes biens ont été gelées, d’autant plus que Driss Basri avait ordonné que le dossier de la récupération de mes biens soit mis au placard. Et la situation a changé maintenant. C’est pour cela que je demande au roi Mohammed VI de m’aider en réglant le problème de mes biens saisis sans aucune raison valable. Et j’ai toutes les preuves nécessaires. C’est tout ce que je demande.

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