Route d’Anfa: dans les arcanes des services secrets français et marocains

Second roman de l’auteur, faisant suite à Route des Zaërs, Route d’Anfa plonge le lecteur dans les arcanes des services secrets français et marocains et nous livre, à travers l’histoire d’un journaliste infiltré, le portrait sans concession mais non sans ironie d’un monde dans lequel l’appât du gain rivalise avec les jeux de pouvoir.

Par Mehdi Demni

Guillaume Jobin est bien connu du public marocain. Président de l’Ecole supérieure de journalisme de Paris, fondateur des ESJ (écoles supérieures de journalisme) de Rabat et Casablanca, il est l’auteur d’ouvrages de référence concernant le maréchal Lyautey, Le Résident, et le roi Mohammed V, Le Sultan. Le parcours atypique de cet ancien médecin, diplômé d’HEC, marié à la créatrice de mode Fadila El Gadi, ne pouvait que le conduire à recourir au genre romanesque pour rendre compte de la complexité du monde globalisé dans lequel nous vivons. Sous-titré « Espionnage, contrefaçon et terrorisme », Route d’Anfa relate le parcours d’un jeune journaliste, Alexandre Laville, travaillant, en toute clandestinité, pour la DGSE (la Direction générale des services extérieurs français).

De Paris à Moscou en passant par Casablanca

Correspondant français au Maroc, celui dont le nom de code n’est autre que celui d’Ulysse auprès des services secrets, Alexandre Laville possède, à l’image de son créateur, une parfaite connaissance de la société marocaine et des enjeux de pouvoir qui la traversent. Le lecteur parcourt, au gré des pérégrinations du héros, les principales rédactions de presse du Royaune ainsi que les arcanes du Makhzen. Deux familles de la grande bourgeoisie marocaine sont au centre des nombreuses intrigues autour desquelles se construit ce roman foisonnant : les Benjelloun et les Zendeb. Tout débute par l’arrestation, à l’aéroport d’Orly, des principaux membres de la première famille, accusés d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Si tout semble en apparence séparer ces deux familles, notamment sur le plan des moeurs, un même goût de l’intrigue et de la fortune semble néanmoins les rassembler.

Le lecteur ira, à l’instar du protagoniste de l’histoire, de découvertes en découvertes. Dans ce monde où les pouvoirs politiques flirtent le plus souvent avec les principaux médias et dans lequel chaque information contient toujours en germe une part de désinformation, le secret est toujours de mise. Comme le dit un proverbe marocain que cite l’auteur : « La distance entre la vérité et le mensonge est de quatre doigts. » On l’aura compris, Route d’Anfa se propose de nous donner à voir la vie des affaires dans toute sa complexité et ses rapports de force. Le lecteur pourrait s’amuser à lire l’ouvrage comme un roman à clés et nombreux sont les indices que distille, non sans espièglerie, l’auteur. Mais il appréciera surtout la lucidité avec laquelle Guillaume Jobin rend compte de l’effervescence d’une société en plein essor:

« La vie des affaires de Casablanca marche au rapport de force, le moins important des deux dans la chaîne alimentaire doit se déplacer voir l’autre et est condamné à attendre. Prononcer Je peux venir vous voir est déjà un aveu de faiblesse » ;

« Comme l’Angleterre, le Maroc est une société hiérarchisée, ses lignes de clivage sont moins visibles que celles de Londres, mais tout aussi réelles. Ce n’est pas facile à comprendre pour un Français élevé dans le culte de l’égalité et le souvenir de la guillotine pour raccourcir les élites ».

Portrait au vitriol d’une société en mouvement

En choisissant un héros à mi-chemin entre la France et le Maroc, l’auteur a tout loisir d’évoquer, en filigrane, la brouille ayant éloigné les deux pays pendant plusieurs mois, les tentatives de déstabilisation du Royaume par des journalistes dont l’opportunisme n’est plus à démontrer, bref d’évoquer comme dans un miroir déformant l’actualité la plus récente. Nourri de géopolitique, le roman réussit le tour de force d’évoquer à la fois les liens conflictuels avec l’Algérie voisine mais aussi les rapports parfois ambigus avec la puissance américaine.

En dehors d’un goût prononcé pour la satire sociale, l’auteur nous propose surtout un portrait en creux d’une société marocaine, aussi dynamique à innover qu’attachée à un savoir-vivre ancestral. Si comme l’indique l’un des personnages du roman, le règne de la contrefaçon gangrène l’économie: « Le mal est présent partout : de faux tableaux, de fausses broderies, du cuir étranger mal travaillé qui ne résiste pas au temps, de faux carrés de soie Marsan, de faux médicaments et faux compléments alimentaires en pharmacie, des pièces de rechange automobiles ou aéronautiques contrefaites », il n’en demeure pas moins que les rapports sociaux restent toujours empreints de civilité, quand bien même celle-ci pût-elle être intéressée:

« La règle de courtoisie marocaine est que tout va bien. Pas de problèmes. Ceux-ci ne surgissent dans une conversation que pour se justifier de délais de paiement supplémentaires, ne pas faire un travail ou évoquer un proche décès récent ».

Guillaume Jobin, Route d’Anfa, Editions Casa-Express.


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