Ronds rouges et traits noirs, une expo de Maria Kabbaj

©DR

Par Olivier Rachet

C’est dans une galerie désaffectée et transformée, pour l’occasion, en une magnifique salle d’exposition, qu’a lieu jusqu’au 25 juin une rétrospective de l’œuvre foisonnante de Maria Kabbaj, jeune artiste maroco-libanaise, née en 1986, à Casablanca. En 2013, la galerie Matisse avait exposé l’œuvre photographique de l’artiste dont on a plaisir à découvrir de nouveaux clichés.

Clichés photographiques d’une catastrophe en cours

Placées sous le signe de la transformation, ces photographies nous montrent des corps souillés sur lesquels s’incrustent les débris d’une catastrophe que l’on pourrait croire atomique ou climatique. Trois cadrages à hauteur de poitrine, intitulés Erosion, nous dressent ainsi le portrait d’un homme portant sur ses visage et torse les vestiges poussiéreux d’une explosion ou d’un écroulement dont on ignore les causes.

La série intitulée Le Deuil du poisson, datant de 2016, nous montre un modèle anonyme, le visage replié sur lui-même, le corps enduit d’une couche blanchâtre qui là aussi pénètre à même les pores de la peau. Le personnage a les jambes croisées et tient, par la queue, un immense poisson rescapé d’un naufrage semblant être celui de notre propre planète ; planète dont nous nous demandons si elle ne serait pas à l’image de cet œuf, recouvert de petits morceaux épars de coquilles, que l’artiste intitule, non sans ironie, Eclosion, comme si la catastrophe était déjà derrière nous et non plus à venir. La photographe se contente alors de recomposer un monde en partie morcelé, réduit à l’état de fragments séparés.

La musique savante

À ces photographies s’ajoutent des estampes, sous forme de sérigraphies ou de linogravures, qui nuancent en partie l’impression quasi apocalyptique précédente. Le trait est ici plus sensuel, érotique parfois. Les Bains maures ou Le Violon en scène nous donnent à voir des nus féminins où les lignes voluptueuses sont compensées par des visages interrogateurs quand ils ne sont pas tout simplement décontenancés. Là aussi, une menace sourde semble planer au-dessus de ces figures.

Le motif de l’oiseau, que l’on retrouvera dans les peintures, est omniprésent. Il participe d’un bestiaire comportant poissons, rhinocéros ou taureau qui rappelle, à plus d’un titre, le trait de Picasso. Mais à la mythologie du Minotaure cher au peintre des Demoiselles d’Avignon auxquelles font songer certains portraits, s’oppose ici une mythologie plus personnelle où la violence sauvage de la bête semble vouloir pactiser avec des créatures humaines mises sur un même piédestal.

La série de linogravures, intitulée Tribal, nous rappelle aussi quelle peut être la violence, amoureuse ou historique, subie par les hommes ; violence dont Le Poisson à la femme semble s’affranchir en cherchant à établir la convergence du regard des deux personnages. Comme semble nous le dire, après Rimbaud, La Musicienne aveugle, jouant de la contrebasse, « la musique savante manque à notre désir ». Et si nous regardions de face la nature dont les animaux sont partie intégrante et non plus de haut, ne rendrions-nous pas nos vies plus harmoniques et harmonieuses à la fois ?

Picasso revisité par Chagall

Mais les peintures de Maria Kabbaj demeurent sans doute les pièces maîtresses de cette exposition. L’influence de Picasso et des arts africains se fait sentir dans La Pensive qui a recours à une technique mixte sur toile, comme dans tous les tableaux. Salma Lahlou, commissaire de l’exposition réalisée par la galerie Thinkart qui se transporte hors les murs pour cette occasion, le précise justement : « Maria Kabbaj s’approprie le legs des grands maîtres. Picasso d’abord, avec les déformations expressives et les références primitivistes des  Demoiselles d’Avignon. »

En effet, le trait est précis et la couleur esquissée, semble-t-il au fusain. Le titre de l’exposition, Ronds rouges et traits noirs, fait d’ailleurs écho aux peintures. Tableaux placés encore sous le signe d’une violence légèrement perceptible, comme dans L’Etau, Corps et cordes ou L’Attaque des oiseaux. Mais ces oiseaux de mauvais augure, représentant dans les estampes la mauvaise réputation, finissent par partir et laisser place à une sorte de féérie apaisante. Comme nous pouvons le voir dans les séries Selfie et Les Rondeurs du couple où l’enlacement finit par dissiper la violence crue, rouge vif du fond du tableau.

Les rares sculptures de l’exposition telles que Le Pardon ou Parfum de nuque viennent confirmer cette impression d’apaisement retrouvé et de sérénité douce, comme si la violence originelle de Picasso était tempérée par la magie féérique de Chagall ; « Peut-être, comme l’écrit Salma Lahlou, l’aveu de la primauté de la vie sur l’art par la mise à mort de la représentation au profit de la présentation, de la présence même du corps. »

Exposition Ronds rouges et traits noirs, 363 avenue Zerktouni, Casablanca, Galerie Thinkart hors les murs, du 26 mai au 25 juin 2016

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