Qu’est-ce que la littérature ? Des écrivains marocains répondent

A l’initiative du Centre de Littérature Contemporaine, créé par Abdellah Baïda, Mamoun Lahbabi et Jean Zaganiaris, les éditions Marsam ont demandé à une trentaine d’écrivains marocains et résidents au Maroc leur définition de la littérature. Un florilège édifiant !

Par Olivier Rachet

On s’en doute, les auteurs sont de savants et passionnés lecteurs. Lamia Berrada-Berca, auteure de Kant et la petite robe rouge, rappelle la distinction établie en son temps par le critique littéraire Roland Barthes opposant les « écrivants » utilisant la littérature à des fins communicationnelles et les « écrivains » accomplissant un travail sur la langue. Façon de regretter une publication de romans répondant davantage à des critères commerciaux que purement littéraires. Le psychanalyste Lacan parlait de « poubellication » pour désigner cet accaparement par la marchandise de ce qui n’a ni valeur ni prix. Mokhtar Chaoui, auteur du recueil de nouvelles Les Chrysanthèmes du désert, emboîte le pas à la romancière pour fustiger une anarchie éditoriale recherchant le profit avant toute qualité artistique. Il regrette ainsi que certaines plumes marocaines aient « succombé aux pires valeurs qui soient en matière d’art, celles de la précipitation, de l’impatience et de l’immodestie. Ils cherchent à être vite consacrés, vite célébrés, vite portés au panthéon ; sans passer par l’apprentissage, par l’exercice, par les affres de l’écriture ». Est-il besoin de citer des noms ? Le lecteur, amateur d’énigmes, se fera sa propre idée.

Liberté j’écris ton nom

Dans sa contribution, Rita El Khayat, psychanalyste et anthropologue spécialiste du monde arabe,  analyse quelle peut être la force subversive d’une œuvre littéraire. Après avoir évoqué le retentissement qu’eut au XXe siècle la traduction en arabe du célèbre roman de Victor Hugo, Les Misérables, qu’elle rapproche du non moins célèbre recueil de Nagib Mahfûz, Awlâd Hâratinâ (Les Enfants de notre quartier), l’écrivaine rappelle que la littérature a souvent eu affaire à la censure. Si ces œuvres sont aujourd’hui devenues incontournables et unanimement célébrées, il n’est pas inutile de se souvenir que l’Egypte censura en 1979 la traduction arabe des Mille et une nuits ou que Le Passé simple de Driss Chraïbi et Le Pain nu de Mohamed Choukri ont eux aussi connu les affres de l’interdiction.

Mais il est une forme plus sournoise de censure, celle qui décrète comme ne devant pas accéder au statut littéraire des sujets ou des motifs tabous. Auteure de Femme je suis et Contes d’une tête tranchée, Rachida Madani revendique une « écriture délinquante et subversive », qui ne plie pas devant les exactions et les crimes. Un même élan guide l’auteur d’Inch’Allah, My Seddik Rabbaj, lorsqu’il raconte l’élément ayant déclenché l’écriture de son premier roman. Invité chez un notable, il vit « deux filles, presque du même âge, neuf ou dix ans, qui discutaient. Si elles avaient le même âge, elles n’étaient pas vêtues de la même façon. La première qui semblait, par son teint, ses formes dodues, être la fille des propriétaires, demandait à l’autre, fluette, basanée, de lui nouer ses lacets. »    «Comment ne pas écrire sur les petites bonnes, ajoute le romancier, qui laissent derrière elles leurs parents, leurs frères et sœurs, leurs amies (…). »

La langue comme seule patrie

En faisant précéder son propos d’une citation de Jean Genet empruntée à son ouvrage Le Funambule, Abdellah Baïda revient sur la pluralité des langues qui s’offrent à tout écrivain marocain. S’agit-il de choisir l’amazigh, l’arabe, le français ? La plupart optent pour cette dernière sans contester l’importance des autres langues qui les constituent. Auteur de nombreux romans et d’un essai intitulé Le drame linguiste marocain, Fouad Laroui revient sur cette situation inédite de plurilinguisme propre aux auteurs marocains. « Je n’ai pas choisi d’écrire en français » précise celui dont la scolarité toute entière s’est faite dans un réseau d’enseignement français. « Je n’ai rien choisi. J’ai accepté une situation de fait » ajoute-t-il, non sans amertume. « Idéalement, écrit-il, la littérature devrait se faire dans la langue ou les langue(s) nationale(s) et elle devrait représenter ce qu’il y a de plus fin, de plus intelligent, de plus élaboré dans la culture nationale. » Abdellah Taïa, de son côté, auteur de L’Armée du salut et d’Une mélancolie arabe, précise que pour lui « l’écriture n’a rien à voir avec la langue. C’est même l’absence des mots qui fait naître le désir d’écrire. » Si le français semble avoir constitué pour lui comme pour le romancier algérien Kateb Yacine « un butin de guerre », une arme à retourner contre tous ceux qui l’ont agressé verbalement ou physiquement durant son enfance, son texte se termine par une interrogation  inédite : « Il est peut-être temps de revenir à la langue arabe ».

A la question de savoir comment désigner ces auteurs marocains écrivant en français, la contribution de Mothkar Chaoui apporte une réponse des plus éclairantes. Ne parlons plus de littérature marocaine d’expression française – expression trop condescendante à son goût – mais bien plutôt d’une « littérature française écrite par des marocains » ! Le débat ne fait que commencer. Impossible de citer chaque auteur interrogé dans le cadre de cet ouvrage, incontournable dans l’optique du futur Salon du livre de Casablanca et du Salon du Livre de Paris qui mettra cette année le Maroc à l’honneur. On pourra lire avec intérêt les contributions d’écrivains et d’écrivaines dont la réputation n’est plus à faire tels que Réda Dalil, Youssouf Amine Elalamy, Mohamed Nedali, Issame-Eddine Tbeur, Bahaa Trabelsi, Youssef Wahboune ou Valérie Morales Attias.

O.R.

voix dauteurs du maroc


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