Mohamed Nedali: « un simple baiser peut conduire en prison… »

Le romancier marocain, prix Grand Atlas en 2005 pour son roman Morceaux de choix – Les amours d’un apprenti boucher, vient de publier un dernier roman jubilatoire, Evelyne ou le Djihad?  Il évoque pour LeSiteinfo  sa carrière de romancier et nous livre la vision qui est la sienne de la société marocaine, entre esprit de facétie et désir d’affranchissement. 

Votre dernier roman, Evelyne ou le djihad? met en scène un jeune lycéen de 18 ans, emprisonné pour avoir flirté avec sa petite amie. Il lui est reproché d’avoir porté atteinte à la pudeur publique. Percevez-vous chez les jeunes générations, que vous avez côtoyées en tant que professeur, un tel désir de liberté? 

Ces jeunes générations, je les ai longtemps côtoyées, en effet. J’ai été enseignant, pendant trente et un ans. J’ai enseigné le français au lycée. Je connais bien ces générations qui n’aspirent qu’à vivre librement mais les lois sont là pour les en empêcher. Ce sont des lois rétrogrades qui ont été posées par des esprits d’un autre âge. Ces jeunes ont souvent des ennuis. Pour pouvoir sortir avec une femme qui n’est ni sa femme, ni sa soeur, il faut pouvoir le prouver. Les interdits sont immenses. Or, les jeunes ne supportent pas les interdits, surtout quand il s’agit des droits élémentaires. Un simple baiser peut conduire en prison. Plusieurs affaires récentes le prouvent bien. Pour résumer, le désir de liberté est, en effet, très fort.

Votre protagoniste subit l’épreuve de l’emprisonnement dont l’arbitraire est dénoncé, dans le roman. La prison devient la métaphore d’une société dont le réflexe de défense semble de devoir recourir à la répression. Quelles seraient, selon vous, les principales contraintes pesant sur la jeunesse marocaine?

Je crois qu’il y en a plusieurs. Je viens d’évoquer celles des lois répressives, la multiplicité des interdits, parfois incompréhensibles pour les jeunes. La deuxième contrainte serait la misère sexuelle dont souffrent les jeunes marocains, aussi bien les garçons que les filles. Cette misère sexuelle concerne toute la jeunesse berbéro-arabe ou arabo-musulmane. Cela n’est pas inhérent aux jeunes marocains.

Troisième contrainte : le poids de la famille. Chez nous, l’individu n’existe pas. Il y a la famille, c’est elle qui décide. C’est elle qui dicte aux jeunes le chemin à suivre. Un jeune qui décide de faire fi du poids de la famille pourrait être exclu ou considéré comme un fils maudit, maskhout. C’est la menace que font peser les parents sur leurs enfants : tu iras tout droit en enfer, tu seras maudit.  Un maskhout ne réussit nulle part, ni dans ce monde, ni en enfer. La quatrième contrainte serait la morale ambiante islamiste et islamisante.

La question du désir est une des thématiques constantes de votre écriture dont la tonalité rappelle parfois celle des romans de Philip Roth avec lequel vous partagez une regard truculent et ironique porté sur vos semblables. Dans Morceaux de choixLes amours d’un apprenti boucher, l’un de vos personnages cite la sentence suivante : « Un monde sans femme est un monde infâme ». L’écriture romanesque est-elle aussi une façon pour vous de célébrer le désir? 

Effectivement, cette thématique est centrale dans mes textes. La littérature c’est essentiellement l’expression du désir dans son sens général. Le désir est le principal moteur de l’homme… et de la femme d’ailleurs. Peut-être plus de l’homme que de la femme? Derrière tous les agissements de l’homme, il y a du désir. Cela rejoint l’approche bien connue de Freud. Le désir est un thème principal car il est condamné dans notre société par la morale et la religion.

Vous écririez donc aussi pour affranchir le désir? 

Oui, entre autres. Mais il y a aussi le plaisir du texte, pour faire un clin d’oeil à Roland Barthes. Il y a la passion de la littérature.

Vous abordez aussi, dans Evelyne ou le djihad?, comme dans l’un de vos romans les plus célèbres Grâce à Jean de la Fontaine,  la question de l’éducation et notamment, celle de l’enseignement du français qui a été longtemps votre spécialité. Pouvez-vous expliquer les raisons pour lesquelles vous avez choisi d’écrire dans cette langue?

C’est une question récurrente que l’on me pose : pourquoi le français comme langue d’écriture? J’apporterai deux réponses. Quand on me pose cette question, j’aime répondre par une autre question : et pourquoi pas le français? Cela ouvre la polémique. Une polémique classique, il est vrai. Les gens que je rencontre me disent souvent : « écrivez en arabe, la langue du pays! » Je leur réponds : « Etes-vous sûrs que ce soit la langue du pays? »

Premièrement, je ne suis pas arabe. Jusqu’à l’âge de sept ans, je n’ai pas prononcé un seul mot en arabe. C’est lorsque je suis arrivé à l’école primaire du village que j’ai appris l’arabe dialectal et l’arabe classique. Pour moi, comme pour beaucoup de berbères, ce n’est pas ma langue. C’est une langue parmi d’autres, arrivées dans des contextes historiques plus ou moins semblables et derrière lesquelles se profilent les mêmes buts, qu’on couvre un peu par des termes religieux ou civilisationnels.

Je n’ai pas choisi le français non plus. Au départ, je suis issu d’une famille de paysans démunis. J’ai obtenu mon bac, en 1983. Il se trouve qu’à cette époque-là, les enseignants de français, qu’on appelait les coopérants, sont rentrés chez eux. L’éducation nationale marocaine a nationalisé l’enseignement du français, en recrutant massivement. Je me suis alors retrouvé sur les bancs du centre pédagogique régional pour apprendre le français et devenir professeur de collège, au départ. Je précise que cette époque, en 1982, était une époque de sécheresse terrible. Mon père et mon grand-père en ont beaucoup pâti. Il a donc fallu que je trouve un travail pour les aider, pour subvenir aux besoins de la famille. L’enseignement du français a d’abord été pour moi un gagne-pain, pas plus.

Cela me rappelle une très belle chanson de Maxime le Forestier à propos de cette question du choix. Les gens ne peuvent pas toujours choisir. Le chanteur dit ceci dans Être né quelque part : « On choisit pas ses parents / On choisit pas sa famille / On choisit pas non plus / Les trottoirs de Manille … Être né quelque part / C’est toujours un hasard / Pour celui qui est né». Je n’ai pas choisi le français.

J’ai toujours comparé cette situation aux mariages arrangés chez nous. Quand je parle de situation, je parle de mon rapport à la langue française. Les parents se mettent d’accord. Ils marient la fille ou le garçon eux-mêmes. Ils imposent un conjoint ou une conjointe. Dans ce genre d’union, l’amour peut venir ou ne jamais venir. Dans mon mariage avec la langue française, l’amour est venu très vite. Au départ, c’était dans le souci d’être performant en classe. Je lisais pour maîtriser (même si on ne maîtrise jamais vraiment une langue) le mieux possible la langue de Molière. Donc je lisais beaucoup en autodidacte et l’amour est venu ce faisant.

Envisagez-vous une traduction de vos oeuvres en darija? Quel regard portez-vous sur la situation de plurilinguisme qui traverse et fragmente la société marocaine?

Beaucoup de gens m’ont parlé de traduire mes romans en darija. Cette question est compliquée. Le seul qui peut réussir une traduction, en général, quelles que soient la langue de départ et celle d’arrivée, c’est le poète ou l’écrivain. Le traducteur qui travaille comme un technicien passe à côté du texte littéraire. On peut traduire facilement des essais mais pas le texte littéraire. Seul un écrivain peut y arriver. Personne n’a jamais osé revenir, par exemple, sur la traduction d’Edgar Allan Poe par Baudelaire car la traduction est impeccable.

J’aimerais bien, cela dit, que mes livres soient traduits en darija, en arabe classique ou en espagnol. Morceaux de choix a été traduit en arabe mais quand j’ai relu la copie, j’ai mis le doigt sur des choses qui ne passent pas. Un livre comme Grâce à Jean de la Fontaine est intraduisible car il comporte trop de références à la culture française.

En ce qui concerne le plurilinguisme, je ne le considère pas comme un handicap mais plutôt comme une richesse. Pour revenir au français, il pourrait être une langue fédératrice pour une bonne partie des marocains. Dans les années 70 et 80, c’était la langue de l’enseignement. Toutes les matières, notamment scientifiques, étaient enseignées en français. Puis les panarabistes ont demandé que l’arabisation entre en vigueur. Ce fut une erreur fatale.

A l’opposé de Fouad Laroui, votre contemporain, qui scrute de son côté les déboires de la bourgeoisie des grandes villes du Royaume, vos romans ont toujours pour cadre des villages du Sud marocain dans lequel vous séjournez, vous-même. Ecrivez-vous des romans pour mettre en lumière ce que Pierre Michon appelle des « vies minuscules »? 

En littérature, on ne parle très bien que des choses qu’on connaît bien. On ne décrit bien que les gens que l’on connaît autant. Il se trouve que, moi, je suis né parmi ces « vies minuscules » dont parle Michon. J’ai grandi avec eux et aujourd’hui encore, je vis parmi eux. Je les vois toujours au souk, dans la rue. Ces gens-là, par leur spontanéité, leur nature, par leur sens inné de la poésie, sont beaucoup plus intéressants, pour un écrivain, que la bourgeoisie huppée d’Anfa Supérieur.

Vous pointez dans votre dernier roman, comme dans La maison de Cicine, la menace que fait peser sur la société marocaine une certaine forme de prosélytisme islamiste. Vous est-il arrivé de subir des entraves à la publication? De façon générale, quelle vous semble être la réception de votre oeuvre au Maroc?

Le marocain n’est pas un lecteur. Les statistiques disent que, dans le monde arabe, les gens lisent en moyenne deux lignes par an. La lecture est l’affaire d’une minorité, au Maroc. Mais cette minorité m’est très fidèle. Ils attendent mes livres avec beaucoup d’impatience. Je vois, lors des rencontres, que les gens débattent souvent du livre.

Concernant la publication, je connais très bien les lignes rouges. Je ne les franchis pas. Il y a aussi des choses qui passent en français et qui ne passeraient pas en arabe. Il y a quelques années, le magazine Nichane a publié un numéro consacré aux blagues visant la religion et la politique. Si ce numéro sur les blagues avait été publié en français, il serait passé comme une lettre à la poste. Mais comme il a été publié en darija, beaucoup de gens l’ont lu, d’où le scandale, suivi d’un procès kafkaïen. A l’issue du procès, Driss Ksikes, l’auteur de l’article, a été condamné à de la prison avec sursis  ainsi qu’à une forte amende.

Votre écriture carnavalesque subvertit, avec une allégresse contagieuse, toutes les formes de pouvoir et toutes les institutions. L’esprit facétieux qui est le vôtre est-il, selon vous, ancré dans la culture populaire marocaine? 

Je n’ai rien inventé, là. Les gens de mon village, de Marrakech et de la région, sont connus pour leur esprit facétieux, pour leur esprit bouffon et burlesque. Un dicton en darija dit d’ailleurs : «Trop de soucis fait rire ». Les marocains appliquent à la lettre le mot d’esprit de Beaumarchais qui faisait dire au personnage de Figaro : « Je m’empresse de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer. » Les marocains rient de leurs propres soucis, de leurs problèmes. C’est le seul peuple que je connaisse sur terre à faire cela. Je ne fais que transposer cet esprit très ancré dans la culture populaire marocaine dans mon écriture.

Votre dernier roman est publié par les éditions de l’aube. Pour quelles raisons ne pas avoir publié aux  éditions Le Fennec? 

J’ai toujours publié mes romans aux éditions de l’aube. J’ai sorti mon premier livre chez Le Fennec. J’ai alors reçu le prix Grand Atlas, en 2005. Le président du jury était alors Le Clézio, avant qu’il n’obtienne le prix Nobel de littérature. Il y avait aussi Marion Hennebert, éditrice des éditions de l’aube. Elle a lu le livre, l’a aimé, a contacté l’éditeur marocain et acheté les droits pour la France. J’ai continué, depuis, à coopérer avec elle.

D’habitude, je sortais d’abord mon livre au Maroc, puis, en France. Cette fois-ci, les choses ne se sont pas passées comme avant et le livre n’est pas sorti au Maroc. Mes lecteurs et lectrices marocains s’impatientent, m’écrivent tous les jours pour me demander à quand la sortie du livre ici. Les plus impatients le font venir de France et en discutent déjà sur les réseaux sociaux. Jusqu’à présent, je n’ai pris aucune décision concernant la sortie de Evelyne ou le djihad au Maroc.

Propos recueillis par Olivier Rachet


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