Le nouveau roman choc de Kamel Daoud

Après avoir publié un recueil de chroniques intitulé Mes indépendances, le romancier et journaliste algérien publie un second roman aux  éditions Actes Sud, Zabor ou les psaumes dans lequel il célèbre la puissance de la littérature.

par Olivier Rachet

C’est peu de dire que le second roman de Kamel Daoud – à qui avait échappé de peu le prix Goncourt pour son Meursault contre-enquête – était attendu. Des chroniques, publiées dans Le Quotidien d’Oran auquel l’écrivain avait collaboré pendant une vingtaine d’années, n’avaient fait qu’attiser les attentes du lecteur. Zabor ou les psaumes renoue avec le genre de la fiction, mais constitue surtout une réflexion salutaire sur la puissance même du récit.« Lis ! » n’est- il pas le premier mot sur lequel s’ouvre le Coran, rappelle un narrateur prénommé Ismaël, qui prend ensuite le nom de Zabor et de Daoud, en référence au prophète hébraïque David, auteur des Psaumes ? Arabes et juifs, tous sémites enfants d’Abraham, faut-il le rappeler ?

Écrire pour tromper la mort
À défaut d’être prophète, Zabor est doté d’un don particulier : il repousse la mort, en écrivant. À l’image de Shéhérazade dans les contes des Mille et une nuits que le protagoniste découvrira tardivement, le narrateur incarne la puissance même de la parole. Ainsi sera-t- il convié à retarder la disparition de son propre père agonisant, Hadj Brahim, boucher de profession, en usant du miracle d’une parole qui est tout sauf une parole de révélation. Zabor est d’ailleurs haï, à l’instar du prophète Joseph/Youssef, par l’ensemble de ses propres frères. L’aîné Abdel lui reproche d’avoir voulu, enfant, le perdre, en le poussant dans un puits. Comme en écho à la préférence qui fut celle de Jacob pour un fils que ses frères cachèrent dans un puits, avant que celui-ci ne devienne esclave de Pharaon.

Zabor est tout sauf un prophète, comme en témoigne le fait qu’il n’ait pas été circoncis et qu’à l’âge de trente ans il soit toujours vierge et célibataire. Aucune alliance ne fut passée avec quelque dieu que ce soit, quand bien même l’adolescent que fut Zabor étudia dans une medersa et cite, à de nombreuses reprises, les paroles révélées du Coran. Adolescence vécue comme un calvaire avant que ne l’atteigne la révélation de la puissance du Verbe, c’est- à-dire de tous les récits possibles : « Ô Dieu ! Ô Dieu, que ce fut long, ce calvaire. Qui ne cessa que lorsque je compris que le monde était un livre, n’importe quel livre, tous les livres possibles, écrits ou à écrire. »

Tous les livres possibles
Ce roman est bien celui d’un laïc, respectueux de toutes les croyances, admirateur de tous les récits pouvant s’écrire, en arabe ou en français, ou en quelque langue que ce soit. Se souvenant de son adolescence chaotique – sa mère ayant été répudiée violemment par son père, il fut élevé par sa tante Hadjer à laquelle il voue un amour sans bornes – le narrateur revient sur les illuminations successives qui jalonnèrent sa vie de lecteur et d’écrivain. Si la langue française reste ce « butin de guerre » dont parlait Kateb Yacine, cette langue de la loi écrite dans la langue des hors-la-loi » dont parlait James Joyce à propos de son roman Ulysse, l’acheminement qui reste celui du narrateur à la parole en tant que parole résonne souvent comme une déclaration de guerre à tous ceux qui rêvent de purifier ou d’essentialiser la langue nationale :
« L’essentiel est ailleurs que dans la prière ou la désobéissance. Il est dans l’imminence, reportée par chacun, de la fin du monde. Ma prophétie ne laisse pas un livre sacré mais une explication – sacrée – de tous les livres possibles ».

Évoluer parmi les étoiles
Qu’on ne s’y trompe pas, ce roman est tout sauf le manifeste d’un poète ébloui par l’éclat d’une langue française qu’il porte souvent à un point d’incandescence étonnant ; il constitue un acte politique fort consistant à déjouer les impasses d’une société agonisante, à l’image du père, et qui ne miserait que sur les promesses fallacieuses d’un au-delà absurde pour sauver les apparences. Zabor ou les psaumes peut se lire aussi comme une parabole qui décrirait, sans fioritures, l’état de mort clinique d’une société arc-boutée sur des traditions sclérosantes, où les corps des femmes et des hommes ne seraient promis à aucune forme d’extase ou de résurrection. Le propos est lyrique, souvent, mais quand il s’agit de défendre le sort réservé aux femmes, le ton devient plus véhément :
« Dans la rue, la répudiée était surveillée de près, autant par les siens que par les hommes désœuvrés. Cette femme n’appartenait à personne, elle devait aiguiser appétits et médisances. Elle était une impasse par où chacun avait envie de passer ! Corps piétiné, ouvert, soldé, qui ne pouvait servir à aucune noce, seulement à l’infidélité ou à la traque. Son sort était un bûcher ».
S’il voue aux gémonies l’écrivain latin né en Algérie, Saint- Augustin, auteur des Confessions et de La Cité de Dieu, c’est parce qu’il « déteste sa façon de gémir et de trahir son corps. C’est le Judas de notre chair ». Récit pour éloigner le spectre de la mort imminente et tragique, Zabor ou les psaumes est aussi le manuel de savoir-vivre que Kamel Daoud adresse, courageux, aux jeunes Algériens et à la jeunesse arabe en général, habitée par un désir de liberté et une soif d’aimer sans pareille. La preuve par l’absurde ? Tout amoureux algérien ou marocain connaît la difficulté d’organiser une simple rencontre:
« Dans notre cas, le seul moyen envisageable, qu’il faudrait bien organiser, serait de se voir au cimetière. Étrange lieu pour se promettre la vie à deux, scellant le baiser par la pierre tombale ».

Kamel Daoud, Zabor ou les psaumes, éditions Actes Sud.

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