La question des réfugiés au cœur du Festival d’Avignon

Plusieurs spectacles abordent, avec des partis pris souvent opposés, la situation des réfugiés qui met aujourd’hui à dure épreuve les valeurs dont se réclame le continent européen. Focus sur deux chorégraphes iranien et palestinienne.

Par Olivier Rachet

L’émotion était palpable au sortir de la dernière représentation du spectacle du jeune metteur en scène franco-iranien Gurshad Shaheman : « Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète. » Un homme était en larmes ; sans doute l’un de ces nombreux réfugiés ayant fui leur pays pour des raisons politiques ou identitaires dont le metteur en scène a recueilli les témoignages afin de composer une œuvre polyphonique qu’il présente comme un « concert documentaire », un véritable oratorio de l’exil et de la souffrance.

La question du genre

Gurshad Shaheman a rencontré, tout d’abord à Calais, de nombreux Syriens, Libyens, Irakiens, Tunisiens ou Marocains dont beaucoup ont en commun leur appartenance à la communauté LGBT (Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transgenres). À partir de ces témoignages bruts, l’artiste donne la parole à des comédiens qui portent la parole des réfugiés. Quatre d’entre eux sont présents sur scène, mais resteront quasiment silencieux : « Ma première intuition a été de vouloir pour ces gens du Maghreb et du Moyen-Orient, qui est le berceau des « Mille et une nuits », rassembler des récits, les imbriquer comme dans un livre, pour en faire une compilation d’aujourd’hui. « Les Mille et une nuits » est un récit érotique du début à la fin, ajoute le metteur en scène. »

On pourrait trouver le dispositif théâtral quelque peu démagogique. Or, il n’en est rien. L’entremêlement des voix, l’immobilité des corps, signe ici d’une vulnérabilité totale, font entendre sensoriellement ce que recouvrent les mots trop souvent galvaudés de torture, de viol, de discrimination ou de massacre. « Tout ce que je me rappelle, récite une comédienne, c’est que les arbres étaient en feu. » « Le Maroc, lui répond comme en écho une autre participante, n’est pas un endroit pour les trans et les gays. » Parfois, la bande-son électro-acoustique magnifiquement composée par Lucien Gaudion s’emballe pour mieux dire cet arrachement intérieur que constitue tout exil. Le réfugié est un apatride dont la terre s’ouvre sous ses pieds.

Ils ont pour nom Salwan, Fahed, Djouar ; mais le plus souvent, leurs récits restent anonymes. Depuis l’antiquité grecque, le théâtre s’honore – à l’image des « Suppliantes » d’Eschyle que le directeur du Festival, Olivier Py, avait déjà eu la bonne idée de mettre en scène et que les spectateurs casablancais avaient pu découvrir en 2017, à l’invitation de la Fondation des arts vivants – de faire entendre la voix des réprouvés, des migrants et des êtres meurtris par la folie guerrière de l’Histoire. Cette pièce d’un jeune prodige fera date, entre autres aussi pour un titre énigmatique qui renvoie, non sans équivoque, à un tatouage amoureux pouvant se confondre avec « l’amour du prophète ».

Les gestes des réfugiés

Autre proposition moins puissante, mais dont on ne déconseillera pas la vision, « Gesturing refugees » de la chorégraphe palestinienne Farah Saleh, au théâtre de la Manufacture, l’une des trois pièces programmées dans le cadre du Focus danse par Nedjma Hadj Benchelabi, avec « Délire parfait » de Taoufiq Izeddiou et « Without damage » de l’égyptien Mohamed Fouad. Le parti pris est ici interactif : il s’agit de confronter les spectateurs, dont certains rechignent, à la situation précaire de tout réfugié. Les documents d’identité sont réquisitionnés. Un formulaire personnel est remis à chacun dans lequel il est demandé de renseigner des informations privées, souvent farfelues. Puis, tout au long de la performance, la chorégraphe invite les spectateurs à reproduire les gestes dansés de réfugiés, immortalisés par la vidéo. Les injonctions de Farah Saleh tournent parfois à vide, mais l’expérience vaut qu’on s’y attarde. La distance, qui passe chez Shaheman par le détour de la parole, est plus convaincante, plus poétique sans doute aussi.

Festival d’Avignon In. « Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète » de Gurshad Shaheman.

Festival d’Avignon Off. « Gesturing refugees » de Farah Saleh, Théâtre de la Manufacture, Château de Saint-Chamand, jusqu’au 24 juillet.




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