Kenza Sefrioui: “C’est à l’État de développer un réseau de lecture publique”

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Journaliste, critique littéraire, Kenza Sefrioui a créé, en 2012, en compagnie d’Hicham Houdaïfa, la maison d’éditions En toutes lettres. Cinq publications sont aujourd’hui à l’honneur, au sujet desquelles l’éditrice s’entretient avec le siteinfo.

Par Olivier Rachet

Le siteinfo : Les éditions En toutes lettres publient, en ce mois de février 2017, cinq ouvrages, en français et en arabe. Il y sera notamment question avec Hicham Houdaïfa et Mohamed Sammouni d’extrémisme religieux, avec Asma Lamrabet de l’islam et des femmes, et de la nationalité marocaine avec Hind Tak-Tak. Pourquoi avoir choisi une publication en tir groupé pour aborder des thématiques aussi diverses ?

Kenza Sefrioui : Ce calendrier est dû à la tenue du Salon international de l’édition et du livre de Casablanca en février, qui est le grand événement populaire dédié au livre au Maroc. Nous programmons donc nos parutions pour cet événement, afin de leur donner la meilleure exposition possible et de permettre à nos auteurs de rencontrer leur public. Hicham Houdaïfa et Mohamed Sammouni ont travaillé ensemble sur la question de l’extrémisme religieux et sur la base de ces enquêtes communes ont écrit chacun leur livre, l’un en français (Extrémisme religieux, plongée dans les milieux radicaux du Maroc, de Hicham Houdaïfa), l’autre en arabe (Aqni‘at al-tatarruf, manabi‘ sina‘at al-radikaliyya al-diniyya bi l-Maghrib, de Mohamed Sammouni). Asma Lamrabet poursuit dans Islam et femmes, les questions qui fâchent, son travail de relecture critique du Coran et du fiqh pour plaider pour l’égalité entre hommes et femmes. Hind Tak-Tak propose un guide sur La nationalité marocaine, dix ans après la réforme du Code de la nationalité qui fait du Maroc le premier pays arabo-musulman où les femmes transmettent leur nationalité, et depuis les politiques de régularisation qui en font un pays d’accueil. Au-delà de la diversité des thématiques que vous soulignez, tous ces livres ont en commun d’être des essais qui donnent aux lecteurs des éléments de réflexion pour comprendre le monde dans lequel ils vivent.

Le siteinfo : Les livres sont publiés dans deux collections différentes : « Enquêtes » et « Droit et citoyenneté ». La première est consacrée au journalisme d’investigation, la seconde aborde des questions juridiques et sociales. Il s’agit, précise l’introduction, de « rendre le droit accessible à tous ». Comment ces différentes collections se sont-elles imposées à vous ?

Kenza Sefrioui : La collection « Enquêtes » est au cœur du projet d’En toutes lettres : en créant cette maison d’édition, Hicham Houdaïfa et moi souhaitions approfondir notre métier de journalistes, en nous donnant le temps et les moyens de réaliser des travaux de fond. Les mutations de la presse liées au numérique aboutissaient à valoriser des formats courts et à donner une grande place à l’image au détriment du texte. Le livre était donc une solution pour continuer à faire exister l’investigation, qui demande de l’ampleur. Quant à la collection « Droit et citoyenneté », elle nous a été proposée par Hind Tak-Tak, la vice-doyenne de la faculté de Droit de Casablanca, qui en a pris la direction. Nous partageons en effet l’idée qu’une citoyenneté accomplie passe par la connaissance du droit.

Le siteinfo : Vous publiez vous-même un ouvrage consacré à la question du livre au Maroc : Le livre à l’épreuve – Les failles de la chaîne au Maroc. Vous dressez un constat alarmant sur le secteur du livre. « Le secteur souffre de son caractère informel, écrivez-vous. Quelques groupes familiaux rassemblent un éditeur, un libraire et un réseau de distribution, parfois un imprimeur – une indifférenciation typique de l’édition préindustrielle. » Comment développer, selon vous, ce secteur ?

Kenza Sefrioui : Mon livre est d’abord un hommage aux gens qui font vivre ce domaine. Derrière l’auteur, qui est sous les feux des projecteurs, il y a de nombreuses personnes – éditeurs, imprimeurs, libraires, distributeurs, bibliothécaires – qui travaillent dans des conditions difficiles. Malgré les réalités auxquelles ils sont confrontés – manque d’infrastructures, de soutien, de régulation –, ils ne baissent pas les bras et sont animés par la ferme conviction que le livre est central dans un projet culturel, et dans tout projet citoyen à long terme. Et ils se battent pour le faire vivre et le partager avec le plus grand nombre.

Le besoin le plus criant est une politique publique beaucoup plus volontaire pour réguler les pratiques, et notamment mettre fin aux pratiques de vente directe aux institutions publiques qui privent les librairies de ressources essentielles à leur survie. Sans cette régulation, il est extrêmement difficile de développer un marché. Au Maroc, le secteur de l’édition et de l’impression représente 0,9 % de l’ensemble du secteur industriel. Si on enlève la part de l’impression de catalogues et de travaux de communication, qui constitue l’essentiel des ressources des imprimeurs, et si on enlève celle du livre scolaire, cela donne une idée de ce que représente le livre de littérature générale, donc la vie des idées…

Le siteinfo : Dans un chapitre intitulé “Mais où est le livre ?”, vous montrez, chiffres à l’appui, la rareté des bibliothèques municipales, notamment en zone rurale. Vous rendez aussi hommage à des initiatives privées telles que celle de Moubarik Chentoufi ayant créé une Association locale pour la coopération et le développement social de Bouhouda, à l’origine du premier festival indépendant du livre, dont l’organisation a dû être stoppée, en 2014, faute de moyens. Comment encourager le développement de telles initiatives locales ?

Kenza Sefrioui : Il y a moins de 600 bibliothèques publiques au Maroc, pour 34 millions d’habitants. Les zones rurales, mais aussi des villes universitaires sont des déserts culturels. Oui, il faut saluer les initiatives de la société civile. Celle de Moubarik Chentoufi, qui a dépensé au profit de l’association les 600 000 dirhams qu’il a reçus lors de son départ en retraite, est absolument exemplaire. Mais la société civile seule ne peut pas régler le problème de fond, car elle manque de moyens. C’est à l’État de développer un réseau de lecture publique, en garantissant à tous nos concitoyens l’accès à des œuvres (livres, films, musique…) variées et de qualité, diffusant une culture moderne. C’est l’urgence absolue.

Le siteinfo : Vous abordez aussi la question des farrachat, ces vendeurs ambulants de livres piratés n’ayant aucun souci de la propriété intellectuelle. Comment lutter efficacement contre un trafic dont vous montrez qu’il est extrêmement bien organisé et concurrentiel ?

Kenza Sefrioui : Dans les textes, le Bureau marocain du droit d’auteur est outillé pour lutter contre la contrefaçon. Mais dans les faits, il manque de moyens et de compétences. La répression seule n’est pas une solution : il faut sensibiliser les gens aux conséquences du piratage. D’autant que, d’après les témoignages de libraires que j’ai pu recueillir, il y a aussi une question de mentalité, pas seulement de prix : les clients des farrachat ne manquent pas tous de moyens pour acheter un livre en édition originale… Mais cette enquête ne porte que sur un aspect du piratage : le piratage des livres physiques. Aujourd’hui, alors que c’est un débat central dans le monde, nous n’avons aucune donnée sur le piratage des livres numériques au Maroc et le sujet n’y est jamais discuté…

Le siteinfo : « La proportion de livres publiés à compte d’auteur est loin d’être négligeable : pour l’année 2014-2015, le rapport de la Fondation Al Saoud en recensait 870, soit plus de 35,5% de la production globale », écrivez-vous. Comment faire se rencontrer voire collaborer les grandes maisons d’édition et ces initiatives isolées ?

Kenza Sefrioui : Cette proportion est en baisse pour l’année 2015-2016, selon le tout nouveau rapport de la Fondation Al Saoud : elle ne représente plus que 26 % des livres publiés. Mais cela reste conséquent et il faudra voir sur plusieurs années si cette tendance à la baisse se confirme. De plus en plus de gens écrivent et ont envie que leurs livres existent coûte que coûte… Mais il n’est pas idéal de publier à compte d’auteur : beaucoup de ces ouvrages sont des textes qui n’ont pas été retenus par des éditeurs professionnels, sont faits avec amateurisme, sans respecter les usages professionnels, et n’ont quasiment aucune chance d’avoir une existence médiatique et commerciale. La rencontre entre auteurs et éditeurs serait plus fructueuse si, en amont, les auteurs avaient d’abord la possibilité d’être de vrais lecteurs, ce qui aurait une influence certaine sur la qualité de leur production… Et pour cela, on a besoin de bibliothèques publiques.

Le siteinfo : Vous concluez votre ouvrage en évoquant les initiatives de jeunes étudiants cherchant, grâce aux réseaux sociaux, à transmettre le goût de la lecture. Comment encourager, de façon plus générale, la lecture-plaisir et lutter contre l’ignorance, « la pire des oppressions » pour reprendre vos propres mots ?

Kenza Sefrioui : Les réseaux sociaux ont permis à de multiples initiatives de naître et de se concrétiser : bibliothèques d’immeubles, livres dans l’espace public, initiatives solidaires pour créer des bibliothèques rurales, comme Dakhla B Ktab, qui organise des concerts où au lieu de payer une place, on amène un livre… Le Club Conscience Estudiantine s’efforce de diffuser la culture du débat. Le Réseau de lecture au Maroc, lui, met le lecteur à l’honneur en lui décernant des prix… Toutes ces initiatives fonctionnent sur le principe de rencontres conviviales voire festives pour parler des livres, célèbrent les auteurs mais aussi les lecteurs et établissent des passerelles entre eux. D’une part elles font en sorte de rendre le livre accessible, mais aussi elles valorisent la diversité des goûts et suscitent la curiosité. Mais là encore, ce sont des initiatives de la société civile, donc limitées, et elles ne peuvent pas se substituer à une véritable politique de lecture publique.

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