HEADbang Lullaby: le film de la maturité pour Hicham Lasri

Après avoir été montré dans plusieurs festivals internationaux, dont le prestigieux festival de Berlin, le cinquième film du réalisateur marocain était projeté en avant-première à l’Institut Français de Casablanca, en attendant une sortie nationale annoncée pour la rentrée. Accueil chaleureux pour un cinéaste assagi mais toujours aussi inventif.  affiche
Par Olivier Rachet

Devant un parterre de cactus, un homme dispute une partie de tennis, à moins qu’il ne tape la balle contre un mur. Le plan rapproché par lequel débute le nouveau film d’Hicham Lasri laisse hors-champ un potentiel adversaire et suggère à peine la présence d’une balle dont on se demande si elle n’est pas aussi inconsistante que les ballons de foot que le protagoniste du film, prénommé Daoud, n’aura de cesse de crever. Un flash-back nous plonge alors en pleines émeutes du pain.

Nous voilà ramenés en 1981. Notre joueur de tennis était en fait un policier qui se protège désormais tant bien que mal des jets de pierre qui lui sont lancés. Il en gardera d’ailleurs des séquelles au crâne et au visage qui restera handicapé. Impassible, à l’image des plus grands comédiens burlesques. En un simple montage parallèle, le cinéaste dit à la fois l’intériorité d’un personnage et l’absurdité d’un monde où l’on reçoit sans comprendre des projectiles en plein visage quand on ne se bat pas contre des moulins à vent ou à paroles.

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Maroc 3 – Portugal 1

Nous voici de retour en 1986, époque de l’intrigue, cinq ans après des émeutes dont le réalisateur semblait prophétiser dans Starve your dog qu’elles seraient susceptibles, un jour ou l’autre, de renaître de leurs cendres. Le Maroc affronte le Portugal lors de la coupe du Monde de football. Notre policier regarde, par réflexe nationaliste beaucoup plus que par passion, un match sur une télé diffusant des images brouillées et intermittentes.

C’est alors que l’un de ses supérieurs l’appelle pour lui demander illico de se rendre sur un pont attendre la venue du roi. En un long travelling où le temps s’étire du jour au lendemain, le réalisateur accompagne le protagoniste à vélomoteur. Arrivée en un terrain vague improbable, près d’un pont sur lequel est tracée une ligne jaune dont on apprendra par l’un des moqadems du film qu’elle dessine la frontière séparant le village de Coca Cola de son ennemi juré Bibsi Cola. Pont labyrinthique ne menant nulle part.

Le décor est planté. Hicham Lasri peut alors laisser libre cours à son imagination la plus débridée. Les villageois traversent la frontière invisible, viennent s’enquérir auprès de représentants d’un Makhzen qu’on respecte autant qu’on aime le tourner en dérision – quand on ne le défie pas allègrement – de la raison de leur présence. Le film se transforme alors en une sarabande déjantée, une procession burlesque de figures plus drôlatiques les unes que les autres.

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Un carnaval irrévérencieux

A l’image des films d’Emir Kusturica auquel ce nouvel opus fait parfois irrésistiblement penser, les personnages les plus loufoques défilent dans un carnaval jubilatoire où tous les représentants du pouvoir sont détrônés de leur piédestal, où l’on rivalise de bons mots en des dialogues extrêmement crus et savoureux. Comme ces deux policiers débattant des vertus respectives du mariage ou du célibat. Le plus individualiste des deux se verra rétorquer qu’à défaut de vivre librement, celui-ci se contente d’être materné à la fois par sa mère et sa grand-mère. Indépendance, autonomie du sujet : mon œil !

Les mères sont omniprésentes dans ce film d’une tendresse inattendue dans l’œuvre de celui que l’on présente souvent comme l’enfant terrible du cinéma marocain quand il n’en est peut-être que le représentant le plus mature. Les fils et les pères sont absents, ils ont été raflés, comme cet époux d’une femme amazigh dont le fils vient sympathiser avec le policier en vigie sur un pont décidément source de toutes les surprises.

Que le réalisateur ait choisi une photographie du poète berbère Mohammed Khaïr-Eddine pour incarner cet esprit de résistance des temps anciens n’est sans doute pas anodin. En se focalisant depuis ses premiers films sur son adolescence et le règne du roi Hassan II, Hicham Lasri rend aussi tacitement hommage à toutes les victimes collatérales d’un pouvoir qu’il se garde bien de juger.

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Un film cathartique

Les spectateurs rient aux larmes, tout au long du film. Les inventivités visuelles de Lasri, la truculence des dialogues, le burlesque des situations n’y sont sans doute pas pour rien. Qu’un policier demande à une famille de l’assommer avec sa propre matraque, que le protagoniste se fasse gifler par une femme portant un cartable d’écolier et passant d’une tenue traditionnelle à une autre plus aguichante en traversant la ligne jaune de démarcation entre Bibsi et Coca Cola, qu’une ambulance fasse office de convoi funéraire, tout prête le flanc à la dérision mais traduit aussi l’absurdité d’un monde dans lequel une douce folie règne.

Le film regorge d’ailleurs de pendules, rappelant parfois les montres molles surréalistes de Salvador Dalí, dont aucune ne semble donner l’heure exacte. Que le Temps lui-même ait perdu la boussole n’est pas le moindre paradoxe d’une œuvre dont l’audace des angles de prise de vue exacerbe les vertiges existentiels d’un personnage qui, au final, trouvera sa raison d’être dans la présence de cet enfant, promesse de tous les futurs enviables et possibles. De l’art d’être père, en somme !

Hicham Lasri entre avec ce film, si peu désinvolte, dans l’âge de la maturité. On attend avec impatience la suite d’une filmographie des plus détonnantes ! O.R.

 

 




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