Les espoirs lucides d’Abdellatif Laâbi

Dans son dernier recueil poétique, « L’Espoir à l’arraché », Abdellatif Laâbi revient sur une vie d’engagement et clame, contre toutes les pensées sclérosantes, sa foi en la poésie.

Par Olivier Rachet

Quelles sont ces menaces qui pèsent sur nos têtes ? Le poète est d’abord celui qui, humblement, ose regarder le Temps, dans toutes les strates qui le composent. En affrontant tout d’abord sa propre mémoire de prisonnier politique, en regardant en face les trahisons et les servilités de ses contemporains. S’il dit se souvenir de son tortionnaire, c’est aussitôt pour ajouter : « À aucun moment / Il ne m’a humilié ». Le recueil s’ouvre d’ailleurs sur le conditionnel passé comme pour mieux exorciser tout ce que sa vie n’aura pas été : « J’aurais pu me taire / me taire / me taire pour de bon ». Le silence, les compromissions n’auront pas été le chemin emprunté par Abdellatif Laâbi ; aussi reprend-il, non son bâton de pèlerin, mais une plume aiguisée, rarement lyrique, jamais grandiloquente, pour rappeler aux lecteurs combien restent prégnantes les forces qui pourraient conduire à une dévastation totale.

La mort à l’acte

Dans une section intitulée « Face au désastre », le poète nomme les villes détruites par la folie meurtrière d’un tyran : Alep, Palmyre. Il nous rappelle à la mémoire de ce jeune Aylan dont il dit ne pas se pardonner « de n’avoir rien écrit / quand il le fallait ». Il dit combien est mortifère le programme des terroristes de Daesh, mais combien est plus préoccupante encore l’indifférence qui est la nôtre devant un flux ininterrompu d’images qui finira par noyer notre conscience : « On trouvera toujours / quelque salopard / pour faire ce commentaire : / La vie continue ! » Le poète ne se pose nullement en donneur de leçons ; bien au contraire, il invite ses lecteurs à douter de leurs croyances et de leurs hallucinations visuelles qu’ils prennent pour de simples faits avérés : « De nos jours / on ne s’interroge plus / On s’exclame ! » On pousse des cris d’orfraie, on se pince, on singe l’indignation totale et l’esprit tranquille de la révolte qui ne s’accompagne généralement d’aucune modification de sa propre existence.

Une vie de poète

Vanités – religions, politique – tout est poussière de vent, hormis la foi que le poète clame en l’amour et la poésie. Une autre section du recueil intitulée « ELLE » explore les séductions réciproques que la mort et l’aimée tissent l’une à l’autre. La mort est bien cette inconnue, qui le temps court d’une vie, invite à savourer « les cinq sens / les quatre éléments / et même quelques-uns / des dix commandements ». Dans un élan vital, le poète cède à la tentation d’adresser un hymne à tous les plaisirs de son existence : « Liberté toute / Vive le corps / Vive la chair / Vive la vie ! » Et l’on se surprend, à lire au détour d’une page un manifeste féministe déconstruisant les règles grammaticales pour mieux épouser l’air du temps. Seul un poète a l’audace de subvertir les codes de la langue et, soudain, le féminin l’emporte sur le masculin : « — Elle était une fois / — Vous souvient-elle ? / — Quelle heure est-elle ? / — Elle fait jour ». Au féminin, le privilège enfin de l’anonymat, condition sine qua non pour jouir enfin des plaisirs de l’égalité !

La lecture de ce recueil émeut sans détour. Il se pourrait, semble nous murmurer Abdellatif Laâbi, que ce soit le dernier. Une langue tout en nuances et infimes variations vibre encore devant l’intensité du moment présent. Mais face au Temps impitoyable, il faut aussi savoir succomber, sans orgueil ni héroïsme vain : « il faudra davantage / que du courage », dit le poète à propos d’une porte entrebâillée dont on sait qu’elle sera la dernière : « la noblesse du renoncement ». Une éthique où les engagements d’une vie rejoignent l’humilité de sa condition de mortel. De ce dialogue ininterrompu entre l’éternité et la finitude, la poésie continue de tirer toute sa raison de résonner.

Abdellatif Laâbi, « L’Espoir à l’arraché », éditions du Castor Astral.

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