Tanger: Le retour au bled des “ouvrières des fraises”

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Par Soumaya Naamane Guessous  

Le 11 juin 2018, 15h00. Dans le port de Tanger, un bateau en provenance de Tarifa (Espagne) accoste. De sa porte déferle une marée humaine: essentiellement des femmes. Des dizaines de femmes et… trois fois ou quatre fois plus de bagages : grandes, moyennes et petites valises, sacoches, baluchons improvisés, sacs, sachets…

Ce sont nos ouvrières qui émigrent provisoirement pour travailler dans la cueillette des fraises dans le sud de l’Espagne. Les visages brunis par le soleil, épuisées par les préparatifs du retour au bled, par le transport en autocar des champs au port de Tarifa, par la traversée de Tarifa à Tanger et … par ramadan !

Arrivée au port de Tanger, elles tardent à débarquer: chacune fait de nombreux allers-retours, traînant des colis, énormes, trop lourds pour être transportés par une seule personne. Le problème ? Il n’y a pas un seul chariot ! Telles des fourmis en pleine activité, chacune de ces femmes peinent à tirer ses bagages hors du bateau. Des monticules de bagages entassés sur le port.

Commence alors le vrai travail des fourmis pour sortir les colis du port. Certaines femmes tirent laborieusement les sacoches sur le sol, s’arrêtant pour souffler, essuyer l’avalanche de sueur sur leur visage. La majorité se transforme en femmes mulets ! La solidarité entre elles est forte. Pour qu’une femme porte un bagage sur son dos, elle a besoin de l’aide de deux autres femmes, voire trois. C’est alors qu’elles avancent, titubant, à petits pas incertains, dos complètement courbé, croulant sous le volume et le poids des colis. Elles font quelques mètres, s’arrêtent essoufflées, déposent le colis… et reviennent pour reprendre d’autres colis laissés sur le quai, à la porte du bateau. Le chemin est long entre le bateau et la sortie du port ! Un spectacle désolant, qui ne peut laisser indifférent toute personne ayant un soupçon d’humanisme. De temps en temps, un agent de la compagnie maritime qui les a transportées élève la voix, avec agressivité, pour leur demander de se dépêcher de libérer la sortie du bateau.

Je demande à un douanier si cette situation est acceptable. Il me répond, à juste titre, que cela ne dépend pas de la Douane, mais de l’ODEP : c’était à l’agence de voyage qui leur a vendu les billets de contacter l’ODEP pour lui demander de mettre à la disposition de ces femmes des chariots. Lesquels chariots seraient stockés au port !

Ces femmes ont quitté leur famille pour aller travailler en Espagne à la recherche d’un peu d’argent pour la survie ou le bien-être de leur couple et de leurs enfants. Elles viennent du nord du Maroc, de l’est, du centre, du sud. Elles ont encore des centaines de kilomètres à parcourir. Elles méritent un accueil de qualité afin qu’elles rejoignent leurs familles dans la dignité.

Créer des emplois pour elles dans leurs régions n’est pas réalisable à court terme, les protéger du harcèlement sexuel dont il est question, n’est pas une mince affaire, mais il y a une mobilisation en leur faveur. Mais les accueillir correctement, dans des conditions humaines et conviviales, ça c’est facile. Il suffit juste de mettre à leur disposition des chariots, il suffit juste d’observer leur peine pour trainer les fardeaux contenant divers articles destinés au confort et à la joie de leur famille. Le bon accueil et une prise en charge effective dépendent de ces petits détails tout à fait accessibles. C’est l’absence de ces petits détails qui gonfle le sentiment de hogra.

Le port de Tanger s’est considérablement amélioré au niveau de l’accueil, des équipements et de la logistique. L’accueil par les autorités y est de qualité. Il suffit juste de ce petit détail pour satisfaire ces femmes, mais également tous les voyageurs sans véhicules qui peinent à transporter leurs bagages, sans chariots, le long de l’année.

Soumaya Naamane Guessous  

  

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