Quand la Turquie nourrit l’imaginaire des Marocains

par Jalil Bennani, psychiatre et psychanalyste

Une information diffusée sur les réseaux sociaux affirme que deux Marocaines auraient permis aux hommes de Recep Tayyip Erdogan de déjouer le putsch survenu ce mois de juillet 2016 en postant des photos de chars sur un site ! Ainsi donc, de simples clichés auraient été plus efficaces que les services secrets de l’État ! Énorme farce qui fait rire nombre d’internautes. Il y a de quoi, en effet.

Un autre Marocain affirme, sur ces mêmes réseaux, avoir affronté le tank des militaires en se mettant sur sa route. Lourde blague qui a fait le tour de la toile avant que son auteur ne révèle le manque de professionnalisme des médias, prêts à saisir des informations sans en vérifier l’exactitude. Tels des acteurs d’une série télévisée, ces internautes deviennent les héros d’un jour via le Web. La fiction peut ainsi dépasser la réalité. Arrêtons-nous sur ce phénomène.

Le rire est nécessaire à nos sociétés comme l’est aussi la rumeur. L’humour permet d’illustrer ou de déguiser bon nombre de situations en tournant en dérision des faits réels et en transformant les fantasmes en réalité subjective. Nous sommes habitués aux fausses alertes, aux nouvelles qui font sensation, aux faux scoops, à tout ce qui fait le « buzz » comme on appelle désormais ces brouhahas. Il semble même que les fausses informations aient plus d’audience que les vraies, que les faits divers soient plus recherchés que les analyses sérieuses. Certains fabriquent des histoires et d’autres ne demandent qu’à y croire.

Il ne s’agit pas là d’une simple désinformation. « Le faux devient le vrai » pour reprendre l’expression du philosophe Michel Foucault. Ce faisant, les auteurs et les colporteurs de ces discours ne cherchent-ils pas une sorte d’auto-gouvernance en inversant le vrai et le faux ? Mais n’oublions pas que les analyses et les facultés de discernement demeurent faibles chez ces consommateurs, lecteurs ou simples auditeurs, et que l’inculture joue un grand rôle dans la propension d’un grand nombre à adhérer à des chimères.

Revenons au cas de la Turquie. Pourquoi se passionner pour la Turquie, pays éloigné de notre voisinage ? Je ne m’arrêterai pas sur les liens qui peuvent rapprocher les deux pays : tradition et modernité, référentiel religieux, attrait touristique… L’analyse sociologique mérite d’amples développements que je ne traiterai pas ici. C’est sur le versant subjectif de certains Marocains que je souhaite attirer l’attention du lecteur. Je ferai pour cela un détour sur des faits médiatiques bien antérieurs aux événements actuels.

Depuis plusieurs années de nombreux Marocains se passionnent pour les séries turques. Après celles venant d’Egypte, de Syrie, du Mexique, celles du pays d’Atatürk ont pris le dessus. Elles traitent d’amour et de haine, de jalousie, dans des dialogues peu recherchés servis à toutes les sauces. Histoires de destins, de tragédies simplistes, elles ont attiré des millions de téléspectateurs dans le monde arabe et sont devenues des faits de société, suscitant des conflits dans les familles et provoquant même des divorces par le simple fait de femmes déclarant leur amour pour un personnage de fiction ! Un bel acteur fait rêver des millions de femmes ! Les spectateurs s’identifient aux acteurs, à leurs exploits comme à leurs souffrances.

Les films comme les rêves peuvent donc avoir des effets dans la réalité. Ils peuvent émouvoir, faire trembler en touchant aux désirs les plus profonds et les plus inavouables. Le rêve fait partie de la vie. Nous sommes autant portés par notre réalité que par notre imaginaire. Cet imaginaire peut imprégner des années durant, voire des générations, la pensée, le mode de vie et le comportement des individus.

La Turquie est un pays lointain devenu proche. C’est précisément l’éloignement qui permet de produire des fictions, d’inventer des histoires… Tout récemment l’empreinte de l’imaginaire a été réactivée par une actualité traumatique où se mêlent des facteurs politiques et religieux, une confrontation de la tradition et de la modernité, une proximité avec l’Occident, des revendications populaires, des désirs inaccomplis. Tous ces ingrédients nourrissent l’imaginaire collectif.

La violence, la radicalisation religieuse, les attentats, inquiètent et défigurent le monde. Chacun s’y réfère selon ses peurs et ses angoisses. Mais il est souvent plus aisé de projeter sur un autre contexte social, éloigné du sien, ses craintes et ses aspirations. Les rêves et les fantasmes relatifs à l’autre, à l’étranger, nous concernent au plus haut point et interrogent les peurs et les inquiétudes des citoyens, leurs incertitudes, leurs conflits, leurs attentes et leurs espoirs.


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