L’Aïd El Kébir: la fête de tous les sacrifices

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Par Jalil Bennani, psychiatre et psychanalyste

Au départ : Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils pour lui prouver sa fidélité indéfectible. Le patriarche ayant accepté cette épreuve suprême, Dieu le délivre en lui demandant de remplacer le fils par un mouton. Ce mythe est fondateur pour les trois religions monothéistes. Chez les juifs, le rite sacrificiel de l’agneau immolé à la place du fils est évoqué lors de la grande fête de la Pâque juive, Pessah. Chez les chrétiens, c’est Jésus lui-même qui se substitue à l’agneau du sacrifice.  Mais c’est en islam que le rituel du sacrifice du mouton continue à être pratiqué.

Si l’intention du meurtre du fils par le père a fait l’objet d’interprétations multiples dans l’histoire des sociétés et dans le champ des sciences humaines et sociales, le mythe n’est-il pas aujourd’hui vidé de sa signification première (soumission à Dieu), de son but (le don à Dieu), de sa portée sacrificielle (don pour l’humanité) ? On assiste aujourd’hui à des surenchères, des réinterprétations profanes ou tout simplement à des ignorances.

Quelles en sont les conséquences dans notre pays ? Prescription du rite souvent sans nuances alors qu’il n’est pas obligatoire (il s’agit d’une sunna), exploitation commerciale, affichage social… Allons plus loin : tout ce qui se passe entre Dieu et l’individu ne doit-il pas rester secret ? Comme le souligne Jacques Derrida dans le texte au titre persifleur Surtout pas de journalistes !, nul ne sait ce que Dieu a véritablement dit à Abraham. Toute médiatisation devrait donc être évitée. Revenons aux choses terrestres. Une trop grande visibilité est donnée au sacrifice et aux offrandes, quand elles ont lieu. Car le don aux plus nécessiteux devrait aussi relever du secret, notamment de la part de celui qui donne. Point de cela. Hélas, ceux qui se montrent généreux le font souvent dans une recherche de prestige et d’une certaine reconnaissance sociale. Selon une étude récente du Haut-Commissariat au plan, ce seraient majoritairement les pauvres qui pratiqueraient le sacrifice tandis que les riches et instruits le pratiqueraient moins. Bien entendu, les couches sociales les plus démunies n’aspirent pas toutes à cette forme de reconnaissance. Mais ne devrait-on pas lire dans ce résultat que les populations au fort capital culturel, économique et social auraient abandonné le rituel ? La majorité de ceux qui sacrifient, de toutes classes sociales confondues, en font un signe d’honneur et d’aptitude à se hisser dans une respectabilité sociale. Et comme si cela ne suffisait pas, plus la bête est forte, de race prisée, plus grande semble s’exprimer la puissance de celui qui la possède, comme une sorte de force virile.

Tous ces ingrédients réunis concourent à transformer le mythe en un rite social vidé de sa portée symbolique. On ne sacrifie pas pour Dieu, mais pour les hommes. On ne donne pas, on montre. On en oublie d’autres nécessités premières dont une grande partie de la population reste privée tout au long de l’année. Le sacrifice est devenu incontournable pour les plus pauvres. Le sacrifice de la bête s’est mué en sacrifice de soi.

De ces constatations, je tirerai quelques conséquences.

Et tout d’abord : que deviennent nos villes ? Défigurées par le sang, les couteaux, les haches qui circulent librement. On raconte qu’un diplomate d’un grand pays, arrivant au Maroc et ayant assisté au spectacle que l’on voit dans les rues, a cru qu’il se passait quelque chose d’inquiétant dans le royaume. Quelle est cette atmosphère qui le secouait ? Une sorte de folie d’hommes déchaînés avec des couteaux ? Des mouvements de masse ? Des révoltes ? Non, seulement un rituel religieux élevé au rang de phénomène désacralisé. Un rituel ostentatoire, pour démontrer que l’on peut, que l’on a, que l’on consomme. On sait que le sacrifice agit comme une catharsis pour canaliser la violence et la destructivité qui se logent dans les profondeurs de l’être humain et agissent sur la collectivité. Le problème est que la fête ne suffit pas à endiguer la violence et l’agressivité. Les couteaux et les sabres menacent pour les pires besognes.

Voilà qui conduit au second point : celui des attentats faits au nom de Dieu, de par le monde. Même s’ils sont le fait de personnes dénuées d’esprit de jugement et souvent incultes, ils sont commandités par des meneurs, prétendant agir au nom de Dieu et de l’islam. Les auteurs des attentats, endoctrinés pour sacrifier leur vie et celle des autres, croient pourvoir ainsi se repentir et expier leurs péchés dans l’au-delà. Dans son ouvrage, Un furieux désir de sacrifice, le surmusulman, le psychanalyste Fethi Benslama souligne que l’islamisme radical est un « passe‑partout de l’idéalisation à l’usage des désespérés ». Le « mythe identitaire de l’islamisme » vient ici se nourrir de la réalité historique avec les atrocités de la guerre.

Le troisième point concerne les enfants et l’Aïd. On constate qu’ils sont nombreux à éprouver de la peine à voir sacrifier ce mouton qu’ils ont vu chez eux, comme un animal domestique. Ils refusent alors d’assister au sacrifice. D’autres, diront certains, sont fiers d’assister à l’immolation. Le geste sacrificateur exprime la paternité du chef de famille, sa responsabilité et même sa force virile. Quel que soit l’âge de l’enfant, il ne faut certainement pas le forcer à assister à l’égorgement. On ne mesure pas les traumatismes, les traces qui demeurent dans l’inconscient à la vue de l’effusion du sang et qui pourront se réactiver bien plus tard à l’occasion de tel ou tel événement. Pour certains, le sacrifice restera une épreuve difficile à vivre.

La fête enfin ! Bien avant le jour J, tout le monde se souhaite bonne fête. La fête en soi, peu la refusent, mais est-il besoin pour cela d’accomplir un sacrifice réel ? Pourquoi ne passe-t-on pas au symbole ? Commémorer, donner, célébrer les ancêtres, le patriarche des trois religions que fut Abraham. D’ailleurs, sachant que c’est une sunna en islam, tous les pays ne la pratiquent pas. Dans le cadre d’un projet mené en partenariat avec le HCR, ayant fait l’objet de l’ouvrage Un si long chemin, paroles de réfugiés au Maroc, j’ai remarqué que les habitudes divergeaient d’un pays à l’autre chez les musulmans. Les réfugiés du Moyen et du Proche-Orient, d’Afrique subsaharienne et d’Asie que j’ai rencontrés, m’ont rapporté que dans leurs pays respectifs ils n’égorgent pas majoritairement l’animal comme c’est le cas au Maroc, même s’ils s’adaptent aux coutumes locales. Contrairement au Maroc où elle est célébrée quasiment par tous les foyers, en Syrie par exemple, un musulman sunnite peut accomplir le sacrifice d’un animal (pas nécessairement un mouton) au nom de plusieurs autres familles. En Centrafrique, on peut le faire ou ne pas le faire… Ainsi, pour d’autres pays musulmans, ce n’est pas un commandement absolu mais quelque chose sur lequel le jugement doit s’exercer. Chez nous, à défaut de le supprimer, le sacrifice ne devrait-il pas être pratiqué dans quelques lieux de cultes, par quelques dignitaires religieux, au nom de tous ?

Le sacrifice intéresse les sciences humaines et tout particulièrement la psychanalyse car il établit un lien entre la psychologie individuelle et les structures sociales. Le mythe sacrificiel existe à l’origine même des trois monothéismes. Comme l’écrit le psychanalyste Guy Rosolato, « même si le meurtre n’est pas réalisé… il existe dans l’intention, la prescription, la fatalité des conflits ». Ne serait-il pas temps de rappeler ou faire mieux connaître l’histoire des religions à nos enfants ? Des voix s’élèvent en vue d’œuvrer pour élever les consciences, pour favoriser la culture et l’éducation. Fort heureusement, une profonde réforme de l’enseignement religieux notamment à travers la révision des manuels scolaires est préconisée au plus haut sommet de l’État, en vue de lutter contre toutes les formes de dogmatisme et d’extrémisme. L’héritage culturel est une chose sérieuse qui ne doit pas être confiée aux premiers lettrés venus. C’est l’éducation, l’enseignement et la richesse culturelle qui peut permettre au pays d’évoluer et de s’ouvrir davantage sur le monde.

 

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