De l’humiliation au sacrifice de Mouhcine Fikri

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Par Jalil Bennani, psychiatre et psychanalyste

Voulant sans doute sauver sa marchandise, le poissonnier Mouhcine Fikri s’est jeté dans la benne à ordures. Il lui en couta la vie. « Broyé »: le mot est fort, la symbolique insupportable.
Mouhcine a préféré risquer la mort plutôt que de renoncer à son bien. Geste ultime de désespoir. Une manière d’être actif plutôt que passif et résigné.
La foule l’a soutenu dans sa cause, d’abord dans sa ville, puis à travers tout le pays. L’enquête est en cours. Elle devra déterminer les circonstances et les responsabilités. Mais d’ores et déjà, on peut réfléchir à cet acte et à ses conséquences.
La foule a relayé ce refus de la résignation, appelant au respect et à la dignité des citoyens. Partout résonnait le même mot hogra : humiliation. Un mot scandé par ceux qui s’en sentent victimes, protestent et se révoltent. Ils ne baissent plus les yeux comme on dit. Ce n’est pas nouveau. On l’a vu lors d’autres événements. Les manifestants sont majoritairement des jeunes qui ne veulent plus subir l’injustice et l’arbitraire. Ils sont inquiets pour leur avenir.
L’acte de Mouhcine va plus loin. Sa mort a pris une dimension sacrificielle. Il a été qualifié de « martyr ». Sacrifice de sa vie devenant sacrifice pour les autres. Fait capital, la foule s’est identifiée à sa souffrance : « Nous sommes tous Mouhcine ! », criaient certains manifestants. Ainsi donc, l’identification, processus inconscient décrit par la psychanalyse, ne s’est pas faite vis-à-vis d’un meneur, mais d’un être en souffrance. Point de leader ici, mais un homme impuissant et qui n’a comme seule arme que sa révolte. Non pas un individu plus fort mais faible. L’acte d’un jeune homme impuissant est devenu un acte puissant.
L’identification se fait ici à un trait de la personnalité, à une situation vécue par Mouhcine Fikri : sa douleur, son impuissance. La dimension subjective rejoint la dimension sociale. La foule s’est reconnue en lui et s’est réappropriée sa tragédie. Ce qui se produit chez un individu a des effets sur le collectif. Ainsi, le lien entre l’individu et le collectif est ici manifeste. L’acte subjectif s’inscrit dans un contexte social, historique et politique. Ses conséquences incluent toutes ces dimensions.
Le traumatisme se joue à plusieurs niveaux: celui qui le subit, ceux qui y ont assisté, ceux qui l’ont visionné, ceux qui en ont pris connaissance par les médias. Les effets se manifestent à des degrés divers. La stupeur, l’effroi, l’horreur, la sidération, le chagrin, la tristesse.. En outre, le traumatisme réveille toujours d’autres traumatismes. Il s’inscrit dans une histoire à la fois individuelle et collective. Il rappelle un passé. Celui de la ville d’Al Hoceïma est particulier : elle est située dans le Rif et l’on sait le passé de luttes et les revendications que cette région a connues. Le vécu de l’humiliation en est d’autant plus fort.
Et puis, il y a les événements plus récents : ceux des révoltes arabes, autrement qualifiées de « printemps arabes ». Elles ont clamé l’insoumission, l’appel à la dignité, le refus du despotisme, même si dans la plupart des pays ses effets se sont refermés, rigidifiés. Le rappel du cas Bouazizi en Tunisie a été évoqué. Il y a certes des similitudes entre les événements, les ingrédients étant comparables, mais le contexte diffère et il faut se garder des extrapolations.
Quel que soit le résultat des enquêtes, nécessaires et indispensables, le sacrifice de Mouhcine aura marqué une date, une trace individuelle et collective inscrite dans les consciences et l’histoire de notre pays. Face à un tel drame, la souffrance, la révolte, les revendications ne sauraient tomber dans l’oubli. Bien au contraire, les appels à plus de justice se multiplient et signent une avancée dans la conscience sociale se voulant plus proche des droits et des attentes des individus.




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