Roman: Le dernier chant des insoumises de Hamid Bénani

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Dans son roman, « Le dernier chant des insoumises », publié aux éditions Sirocco, le cinéaste revient sur des épisodes oubliés de l’histoire coloniale marocaine et nous livre une épopée foisonnante dans laquelle l’Histoire rejoint des mythes universels.

Par Olivier Rachet

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L’histoire se déroule dans les années 30, dans la région du Tafilalet. Après une guerre d’usure, considérée par l’armée coloniale française comme une phase transitoire de « pacification » des tribus récalcitrantes, un nouvel ordre s’installe : celui du Protectorat, initié dès 1912 par le maréchal Lyautey. Témoin des évènements, Saïd,l’enfant adoptif du cheikh Baha et de son épouse Zahra, fils d’une jeune femme enlevée et vendue au marché des esclaves de Marrakech pour servir le Pacha, cet autocrate au service de l’administration coloniale, raconte, des années plus tard à son enfant adoptif prénommé Hammou, les derniers actes de résistance des Amazighs de la tribu des Aït Atta.

Des luttes fratricides

Le récit s’articule autour de deux épisodes illustres de l’Histoire marocaine : la prise de Rissani en 1932 et la bataille du Bou-Gafer, dans le massif du Saghro, au cours de laquelle le protagoniste perdra la vue. Le romancier ne prétend pas avoir écrit un roman historique, mais une fiction dans laquelle les noms des personnages célèbres ont été modifiés(l’officier Bournazel, qui s’était déjà illustré lors de la guerre du Rif, devient par exemple Balmorel, Assou Baslam devient Balsam ). Il s’agit d’une « épopée intimiste, précise l’auteur, sur fond historique, qui s’inspire d’évènements importants de l’Histoire contemporaine d’un pays, du Maroc. Elle veut se situer dans le cadre tragique d’une impitoyable guerre coloniale, d’un véritable choc des temps modernes historiques. »

Cette lutte sans merci voit les armées coloniales occuper sans vergogne une mosquée et y installer leur campement, constituer une armée d’autochtones volontaires appelés « goumiers » afin d’anéantir les dernières poches de résistance. Afin de rendre le récit plus vraisemblable encore, le récitant délègue le plus souvent sa parole aux principaux acteurs du conflit, à l’image de Lahcen, compagnon de route de Balmorel.

Mais la violence traverse surtout les principales tribus qui décident ou non de faire allégeance à l’occupant. Parmi elles, celle des Aït Ouazik qui fut l’une des dernières à résister à la colonisation française. Après avoir perdu tous leurs hommes, les femmes se rassembleront pour constituer une troupe de guerrières qui éliront, selon un mythe berbère ancestral, un enfant-cheikh parmi la tribu porte-drapeau, Yidir, le demi-frère de Saïd, pour les représenter. Celui-ci trouvera la mort dans des circonstances tragiques, mais le récit oral que transmet Saïd à son fils adoptif perpétue la geste d’une société ayant épuisé toutes ses forces pour repousser ce que l’auteur décrit comme un « véritable génocide culturel ».

Une société matriarcale

« Où il n’y a plus d’espérance, le chant demeure » dit, en fin de roman, l’enfant Saïd devenu vieux. Sa cécité n’est pas sans rappeler le destin du fils de Laïus et de Jocaste, Œdipe, avec qui il a d’ailleurs plus d’un point commun. Mais à l’image de la tragédie antique des Labdacides, ce sont là encore les femmes qui endossent toute la responsabilité qui leur incombe ; ces femmes qui se regroupent en amazones pour sauver l’honneur d’une société extrêmement organisée, dont la répartition n’est pas sans rappeler la conception tripartite propre à toutes les sociétés indo-européennes, mise au jour par Georges Dumézil.

Hamid Bénani restitue, à travers des tableaux particulièrement réalistes, la structuration d’un monde que les armées coloniales viendront dévaster. Monde dans lequel le pouvoir sacerdotal est assuré par l’Agourram, marabout dont l’auteur nous rappelle, dans un glossaire fort érudit, qu’il n’a aucune prétention chérifienne. Le pouvoir militaire est assuré par des guerriers, dont la puissance occupante saura, non sans machiavélisme, entretenir les rivalités et les ambitions. Le pouvoir lié à la terre et à la fécondité est assuré, pour sa part, par des Hartani que l’on croise tout au long du roman, ces cultivateurs pacifiques noirs liés aux Aït Atta « par un accord de protection contre part des récoltes », nous précise le romancier.

Le protagoniste lui-même, que sa condition d’enfant abandonné rend particulièrement vulnérable, n’aura la vie sauve que par l’aide des nombreuses rencontres féminines qui jalonneront sa vie. Après la disparition du cheikh, il deviendra l’amant attitré de sa mère adoptive, puis il rejoindra, dans son combat contre l’occupant, sa demi-sœur Tousha, amoureuse de cet ami d’enfance de Saïd, Ameur, l’ayant initié aux joies de la sensualité alors que Tousha lui fera découvrir la sexualité. C’est aussi l’image d’une société dans laquelle les interdits sont moins criminalisés qu’ils ne le seront plus tard, que le romancier cherche à décrire, en célébrant les vertus de l’amour et du combat qui lui est corollaire. Ne défend-on pas mieux ce que l’on est invité à chérir et à protéger, sans que la morale religieuse n’ait à interférer ?

Un pamphlet anticolonialiste

En relatant ces épisodes de l’Histoire récente du Maroc, l’auteur entend aussi tempérer la vision des vainqueurs ; non pas seulement celle d’un Protectorat français acquis à sa mission civilisatrice, mais celle d’un pouvoir makhzénien ayant occulté, en partie, la résistance de tribus dont les traditions ancestrales antéislamiques commencent à peine à être redécouvertes. Si le roman est un chant d’insoumission, comme son titre l’indique ; c’est aussi en célébrant l’insubordination de tout un peuple à une volonté de réécrire une Histoire, déjà en partie tronquée :
« Voici les Amazighs menacés de véritable génocide culturel. Eux, qui se réclamaient de ces Almoravides Sanhadja, qui avaient volé au secours des princes musulmans andalous, qui avaient la fierté d’avoir résisté au grand sultan Moulay Ismaïl, voici qu’on effaçait tout ce passé dont ils se glorifiaient et qu’on les décalait dans le temps, aux époques de l’empire romain en Afrique du Nord, cet empire qui ‘ a fait reculer le désert et christianisé la Berbérie ‘ (sic) ».

Dans des dernières pages bouleversantes, le romancier revient sur le destin tragique de Saïd, ayant survécu à une blessure invalidante et cherchant à transmettre à son fils adoptif, mais aussi à toutes les générations à venir, la nécessité de toujours chercher à s’affranchir des jougs injustes qui assombrissent l’existence. Un humanisme conquérant !

Hamid Bénani, Le dernier chant des insoumises, éditions du Sirocco.

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