M’hammed Kilito: « L’ascenseur social ne fonctionne pas très bien au Maroc »

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L’Institut français de Rabat accueille, à partir du 1er novembre, l’exposition photographique Destinées de M’hammed Kilito. À travers une série de portraits d’hommes et de femmes essentiellement marocains, l’artiste s’interroge sur la question du déterminisme socio-culturel. En confrontant l’activité réelle et l’emploi auquel aspirait la personne, le photographe explore les marges de la photo documentaire. Il nous livre un entretien exclusif.

Propos recueillis par Olivier Rachet

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Le siteinfo : Comment est né ce nouveau projet photographique : d’un parti pris conceptuel ou d’une observation de terrain ? S’agissait-il, pour le dire autrement, de déconstruire la notion sociologique de déterminisme ou d’interroger la réalité sociale marocaine ?

M’hammed Kilito : L’idée de ce projet marine depuis quelques temps. Elle est issue d’une expérience personnelle qui remonte à la période du collège. Enfants, on jouait souvent au foot dans le quartier où j’ai grandi. Arrivés au collège, certains sont allés à la mission française ; d’autres, comme moi, au collège public. Cependant, l’histoire d’un ami proche m’avait énormément marqué. Son père était le concierge de l’immeuble d’à côté. Il est venu le voir un jour pour lui expliquer qu’il n’arrivait plus à subvenir aux besoins de la famille. Il lui a alors demandé de quitter l’école et de commencer à travailler en tant qu’apprenti boucher chez le boucher du coin à qui il avait déjà parlé. Chose qu’il a faite, et voilà qu’à 14 ans, son choix de carrière professionnelle, et par conséquent de vie, était déjà scellé par un déterminisme social et économique, à un si jeune âge.

Avant de continuer, j’aimerais rappeler ce que veut dire le concept de déterminisme social. C’est la théorie qui soutient que toutes les actions humaines sont déterminées par leurs états antérieurs sans que la volonté puisse changer quoi que ce soit à cette détermination. Les Hommes, dans ce système, n’ont donc pas de libre-arbitre et, s’ils croient le posséder, n’en possèdent que l’apparence.

À partir de cette idée, j’ai entamé une recherche qui porte principalement sur les travaux des sociologues qui se sont intéressés à cette notion de socialisation et plus précisément aux rouages et aux origines de ce déterminisme, tels que Max Weber, Pierre Bourdieu et Emile Durkheim ; d’abord pour mieux connaître ce qui a été écrit sur le sujet, puis pour vérifier la véracité du déterminisme social au Maroc, à travers une démarche de sociologie visuelle utilisant l’image pour illustrer cette réalité. Pour ce faire, j’ai mis en place un protocole consistant à photographier deux fois la même personne dans deux contextes différents : son cadre de travail actuel et la mise en scène de l’emploi qu’elle voulait occuper étant plus jeune. 

En commençant le projet, je ne savais pas vraiment ce que ça allait donner, ni les profils sur lesquels j’allais tomber, mais le plus important pour moi, était d’examiner la dynamique agent-structure : l’agent étant l’individu, et la structure, la société. Il fallait évidemment trouver un échantillon varié aussi bien en profils qu’en classes sociales. Le fil conducteur étant de savoir si nous sommes les acteurs de nos propres vies ou si nous subissons les pressions sociales dans le choix de notre carrière.

Le siteinfo : Comment les modèles ont-ils été choisis ? Vouliez-vous dès le départ représenter différentes catégories sociales ?

M’hammed Kilito : Le choix des modèles s’est fait à travers un long travail d’approche. Souvent, je marchais dans la rue et quand je sentais qu’il y avait une personne qui m’intéressait, je l’abordais tout simplement ; je discutais avec elle, et si son parcours me parlait, je revenais la voir fréquemment jusqu’à ce que s’établisse une relation de confiance avec elle. Je ne sors jamais l’appareil photo dès le début, ça risque de couper court à l’interaction. Quand je sens que la personne est à l’aise avec moi, je lui explique mon projet ; parfois les gens acceptent et parfois non. Au Maroc, les gens ont une certaine appréhension à se faire prendre en photo et ont très peur, de manière justifiée ou pas, que leurs photos se retrouvent sur les médias sociaux et que cela leur porte préjudice (c’est un argument qu’on m’a beaucoup opposé). Je dois ajouter que j’ai aussi photographié des amis et des connaissances qui évoluent dans des milieux professionnels qui m’intéressaient ; ce qui était plus facile.

Il était important pour moi que le projet inclue les différentes catégories sociales pour qu’il soit représentatif du Maroc d’aujourd’hui. J’ai également décidé d’inclure un réfugié et une expatriée afin de montrer les contrastes en termes d’inclusion et d’intégration socio-économique qui existent entre les gens qui viennent de l’Europe et ceux qui viennent d’Afrique subsaharienne pour s’installer au Maroc.

Le siteinfo : De prime abord, les cadrages sont sensiblement identiques entre les portraits rêvés et les portraits réalistes. Quels partis pris esthétiques ont été les vôtres ?

M’hammed Kilito : Je travaille en argentique avec un appareil moyen format et de la pellicule 120mm, à la lumière naturelle. C’est un appareil photo que j’aime pour plusieurs raisons : le rapport à la lenteur, ce côté contemplatif. On met l’appareil en place sur trépied, on mesure la lumière, on arme l’appareil, on fait son cadre avant de prendre l’image, ce qui nécessite du temps. Dans mon processus créatif, le choix de l’outil est important, avec toutes les lourdeurs et les contraintes que cela implique. Il y a aussi un charme particulier qui est dû à la façon dont on pense la photo, mais aussi parce qu’il y a une part de hasard, qui ne dépend plus du photographe, mais de l’appareil et du film. Parfois, un côté imparfait, que l’on va finalement décider de garder et qui devient un choix esthétique. Il y a aussi des effets involontaires, une couleur plus prononcée qu’une autre, un effet un peu flou, une tache, une photo coupée car c’était la fin du rouleau de la pellicule, qui peuvent créer une sensibilité particulière. Après, bien-sûr, une photo est bonne ou elle ne l’est pas. Il y a de bonnes photos numériques et de mauvaises photos argentiques. Mais il y a tout de même un charme, indépendant, imprévisible qui, s’il est bien travaillé et utilisé de manière consciente, donne une force particulière à l’argentique.

Pour cette exposition, j’ai décidé d’accompagner les photos d’une installation sonore et de travailler sur une scénographie qui permette une dynamique entre deux pièces différentes. La galerie de l’Institut français de Rabat où je présente ce travail pour la première fois est constituée de deux salles. Dans la première, se trouvent les photographies, et dans la deuxième, une installation sonore constituée des témoignages en arabe et en français des sujets photographiés. J’ai préféré le son au texte, car la voix dégage une émotion qu’on ne retrouve pas en lisant. Le visiteur commence par la salle des images et fait une première lecture ; ensuite, il passe à la salle de l’installation sonore où il peut écouter et mieux comprendre le parcours de chaque sujet et saisir quel est le vrai métier exercé actuellement, et celui souhaité étant plus jeune. Pour sortir, le visiteur doit repasser par la salle des photos et faire une deuxième lecture, différente cette fois-ci, puisqu’il dispose de plus d’informations.

En effet, il y a quelques cadrages qui sont similaires, mais j’ai essayé tout de même de donner à la série une certaine dynamique en variant parfois la distance vis-à-vis du sujet. J’ai travaillé avec un seul objectif fixe, un 80mm (équivalent à un objectif 44mm en 35mm) qui est très proche de l’œil humain. J’aime travailler avec un seul boitier et un seul objectif. Cela évite de douter, en réfléchissant trop à l’utilisation d’autres objectifs en fonction de la perspective, et donc de perdre du temps. Je préfère plutôt marcher, soit m’approcher du sujet ou m’en éloigner. La contrainte avec cet objectif est que souvent dans les intérieurs, j’ai parfois trop peu de recul et le cadrage est assez rapproché.

Le siteinfo : Qu’est- ce que ce travail documentaire vous a révélé de la société marocaine ? La part de déterminisme sociale est-elle aussi importante que vous le pensiez ?

M’hammed Kilito : Oui, malheureusement la part du déterminisme social est assez importante. En tout cas, selon les personnes rencontrées dans le cadre du projet, seules deux femmes ont pu faire ce qu’elles voulaient, une comédienne et une designer de mode. Pour les moins aisés et les moins instruits, le déterminisme social est souvent accompagné de déterminisme économique. Les emplois désirés restent tout de même des emplois réalisables selon le niveau d’instruction. Disons qu’ils rêvaient de manière réaliste d’être fonctionnaire, pêcheur ou militaire. Quand il s’agit des autres catégories sociales, c’est souvent des études assez tendance en fonction des générations, soit la finance, l’ingénierie ou la médecine, alors que dans la plupart des cas, ils aspiraient à d’autres métiers par passion.

C’est un peu le constat que je retire de ce projet. La société a un impact déterminant sur le choix de carrière que nous faisons. L’ascenseur social ne fonctionne pas très bien et il y a peu de possibilité d’évolution quand on est né dans un bidonville, par exemple.

Le siteinfo : Que nous dit cette série concernant la réalité de l’emploi au Maroc ? On peut voir, par exemple, que beaucoup de vos modèles aspiraient à des professions en lien avec les arts ou la créativité, mais la réalité socio-économique du pays semble les avoir rattrapés. En tant qu’artiste, comment percevez-vous la place de la création artistique dans la société marocaine ?

M’hammed Kilito : Tout à fait, un pattern qui revient souvent est le désir de poursuivre une carrière artistique, mais malheureusement, ce ne sont pas des emplois qui sont valorisés au sein de notre société. Quand vous dites à vos parents que vous voulez faire des études d’art, je pense qu’ils auraient préféré que l’on prenne une autre direction qui, comme ils disent habituellement, « garantirait une meilleure sécurité financière ». Vivre de son art de manière exclusive au Maroc ou ailleurs n’est pas évident. Souvent les jeunes artistes sont obligés d’avoir un emploi alimentaire à côté et même, après quelques années à essayer de percer, de finir par se rendre à l’évidence et baisser les bras, avant de se diriger vers l’enseignement ou de changer complètement de carrière. Cependant, il y en a quelques-uns qui persistent, qui ont probablement du talent et qui arrivent très bien à vivre de leur art.

Le siteinfo : Vous présentez votre travail comme relevant du documentaire. Or, une grande place est laissée à l’imagination et à la fantaisie. Comment conciliez-vous les deux ?

M’hammed Kilito : C’est une bonne question, du moment qu’il y a une mise en scène, le travail n’est plus documentaire ; je crois qu’il ne faut pas l’appeler comme ça. Toutefois, une grande partie du travail le reste néanmoins puisque les sujets sont photographiés dans leur environnement professionnel actuel et sont interviewés et enregistrés pour qu’ils partagent avec nous un témoignage expliquant pourquoi il font le métier qu’ils exercent aujourd’hui et les raisons pour lesquelles ils ont pu ou non exercer celui qu’ils voulaient faire étant plus jeunes.

Dans ses Antimémoires, Malraux écrivait : « Sans point de comparaison, il n’est plus de problèmes compréhensibles. Penser, c’est comparer. » C’est justement pour cela qu’il y a un jeu entre les deux situations. La photo de la mise en scène du travail fictif permet ici d’illustrer visuellement et d’ajouter une autre dimension, plus percutante, au storytelling quand les deux photos sont présentées l’une à côté de l’autre.

Les choix des mises en scène ont été discutés en amont avec les sujets photographiés, dépendamment des emplois qu’ils souhaitaient. J’ai dû ensuite entrer en contact avec les gens qui évoluent réellement dans les environnements propices à illustrer les mises en scène, trouver les costumes et organiser des rendez-vous pour la prise de photos.

Le siteinfo : L’ordre dans lequel apparaissent, dans chaque diptyque, la photo documentaire et la photo mise en scène, semble être aléatoire. S’agit-il d’un choix délibéré à travers lequel vous chercheriez à désorienter le spectateur ?

M’hammed Kilito : J’ai pensé l’exposition de manière ludique. Je ne veux pas que le spectateur soit passif et qu’on lui donne tout. J’ai envie qu’il s’investisse a minima. J’ai donc décidé, en plus du travail sur la dynamique des salles, de ne pas créer un ordre particulier – photo de l’emploi réel, suivie de celle de l’emploi fictif – mais de les accrocher de manière aléatoire.

Exposition Destinées de M’hammed Kilito, Galerie de l’Institut français de Rabat, du 1er au 25 novembre 2017. En marge de l’exposition, un dialogue aura lieu avec l’auteur et psychanalyste Jalil Bennani, le jeudi 2 novembre, à l’Institut français de Rabat.

O.R.

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