Le Maroc à l’heure du cinéma européen: entretien avec Claudia Wiedey

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Les villes de Rabat, Tanger, Casablanca et Marrakech vont vivre à l’heure du cinéma européen, pendant tout un mois. Pour leur 26ème édition, les Semaines du film européen proposent aux cinéphiles une programmation exceptionnelle. À cette occasion, Claudia Wiedey, ambassadeur de l’Union européenne au Maroc, répond aux questions de Le Site info. Un entretien exclusif.

mmePropos recueillis par Olivier Rachet

Le Site info : Quel bilan tirez-vous, en termes notamment de fréquentation et de satisfaction, de l’édition 2016 ?

Claudia Wiedey : L’Union européenne a fait le choix, depuis 1991, d’organiser un évènement autour du cinéma européen et d’offrir un espace de dialogue et d’échange entre nos sociétés à travers le regard de cinéastes de renom ou celui de talents émergents. 26 ans plus tard, le public nous convainc encore une fois de la pertinence de cette démarche. L’édition précédente a connu un grand succès avec plus de 12 000 spectateurs ayant répondu présents, ce qui constitue une très nette progression par rapport à l’édition 2015, qui avait attiré environ 10 000 spectateurs. Cette hausse est liée au public, et aux choix artistiques qui répondent à une rigueur et aux attentes des spectateurs pour un cinéma engagé et de qualité.

Cette édition était également particulière car il s’agissait du 25ème anniversaire. Nous en gardons plusieurs moments forts : l’enthousiasme et la forte mobilisation du public pour les films, dont ceux de Xavier Dolan et de Ken Loach ; les spectateurs, notamment des jeunes, qui restent longtemps devant les salles pour débattre des films après les projections ; les témoignages positifs et spontanés sur les réseaux sociaux ; les rencontres avec les équipes des courts-métrages qui étaient présentés avant chaque film ; la venue du réalisateur Ely Dagher (Palme d’or du court métrage) et sa master class au profit des étudiants à l’ESAV, les échanges avec les étudiants de l’ISMAC à Rabat, etc.

Le Site info : À l’occasion de la 25ème édition-anniversaire de l’année dernière, chaque projection avait été précédée de la diffusion d’un court-métrage. Renouvellerez-vous cette année la formule ?

Claudia Wiedey : L’année dernière, le choix de projeter un court-métrage avant chaque film était lié à la célébration du 25ème anniversaire des Semaines du film européen. Cette année, nous avons conçu un programme autour de l’enfance avec 3 courts métrages en provenance de Syrie, du Liban et du Maroc.

Le Site info : Pouvez-vous nous dévoiler les moments forts de cette 26ème édition ? En dehors de The Square de Ruben Östlund, Palme d’Or au dernier Festival de Cannes, qui sera projeté en ouverture, les spectateurs auront-ils le privilège de visionner d’autres films primés lors de grands festivals ?

Claudia Wiedey : The Square est évidemment le plus grand temps fort de cette édition. Il s’agit probablement du film européen le plus important de l’année en termes de notoriété et d’ambition.

Les films au programme des Semaines du film européen sont également le reflet de notre temps. Les crises que traversent nos sociétés sont vues différemment et traversent cette sélection : que ce soit dans le nouveau film du grand-maître du cinéma finlandais, Aki Kaurismäki, L’autre côté de l’espoir, qui a obtenu l’Ours d’argent à Berlin cette année; dans le film belge, Une famille syrienne de Philippe Van Leeuw, Prix du public au dernier festival de Berlin (Panorama) ; le film hongrois La lune de Jupiter de Kornél Mundruczó, qui était en compétition officielle à Cannes cette année aux côtés du dernier film du maître autrichien Michael Haneke, Happy end, que nous présentons également.

Mais il y aura bien sûr d’autres temps forts comme le très joli documentaire d’Agnès Varda, réalisatrice iconique de la Nouvelle Vague et de JR, artiste contemporain français, Visages, Villages, qui a remporté beaucoup de succès lors de sa sortie après avoir séduit le public du festival de Cannes en mai dernier. Dans la sélection figure également le polar haletant Que Dios nos perdone de l’espagnol Rodrigo Sorogoyen, prix du scénario au festival de San Sebastian et Goya du meilleur acteur cette année.
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Les spectateurs seront aussi invités à découvrir Taxi Sofia, un film bulgare fort qui traite de la corruption et qui était en sélection officielle à Cannes cette année (Un certain regard).

Enfin, le programme de courts métrages du sud de la méditerranée, dont la thématique cette année est « Chemins d’enfance », présentera : Mare nostrum de Rana Kazkaz et Anas Khalaf (Syrie) qui était en compétition au dernier festival de Sundance ; Cargo de Karim Rahbani (Liban), qui était en compétition au dernier festival de Beyrouth ; et Ticket de cinéma de Ayoub Layoussifi (Maroc), qui a obtenu le prix du scénario du dernier festival national du film de Tanger.

Le Site info : Certains avaient regretté, l’an passé, des doublons avec le programme des instituts français du Maroc. Avez-vous sélectionné les films, en tenant compte des programmations d’ores et déjà existantes ?

Claudia Wiedey : Nous prenons toujours en considération les programmations des instituts culturels des États membres de l’Union européenne. Concernant les instituts français plus particulièrement, étant donné la grande quantité de films qu’ils programment (La France est un grand pays de co-productions), certains doublons sont inévitables. Cependant, il faut souligner que nous travaillons en concertation et faisons en sorte que les films soient d’abord montrés lors des Semaines du film européen avant de circuler dans le vaste réseau des instituts français. Par ailleurs, comme ces films ne se retrouvent pas souvent sur les écrans marocains, je pense qu’ils méritent d’être vus par la plus large audience possible. Si un film est repris par les instituts français ou les autres instituts culturels européens ensuite, cela donne l’occasion à un autre public de le découvrir. Et c’est une occasion renouvelée de voir ou revoir un film rare que nous sommes heureux de pouvoir offrir avec nos États membres.

Le Site info : Les cinéphiles au Maroc sont nombreux à regretter l’annulation du festival international du film de Marrakech. Projetterez-vous des films qui auraient pu concourir au FIFM ?

Claudia Wiedey : Je ne peux pas présumer de la programmation du Festival International du Film de Marrakech qui se fait selon des critères différents des nôtres et dans lequel l’Union européenne ne participe pas. Dans le passé, nous n’avons jamais eu de films en commun.

Le Site info : Quels critères ont présidé, cette année, à vos choix de sélection ? Cherchez-vous à rendre compte de la diversité des cinémas européens ou recherchez-vous une cohérence thématique voire esthétique ?

Claudia Wiedey : Depuis leur création en 1991, L’Union européenne a voulu à travers les Semaines du film européen montrer l’Europe dans toute sa diversité à travers le regard de ses cinéastes. Les films sont choisis selon des critères de qualité d’abord. Ce sont des films art & essai de prestige, récents, et qui ont été sélectionnés et / ou primés dans les plus grands festivals internationaux de cinéma (Berlin, Cannes, Venise, etc.).

Il arrive que, parfois, une thématique se dégage mais c’est plutôt du fait du hasard. Par exemple, cette année 4 films sur 8 abordent la thématique de la guerre en Syrie et des migrants.

Le Site info : Le public vient toujours nombreux aux Semaines du film européen. Comment encourager ce même public à fréquenter plus régulièrement des salles de cinéma, souvent désertées ?

Claudia Wiedey : Les Semaines du film européen offrent un espace de convivialité et d’échange. Ce format événementiel fonctionne assez bien et le succès nous démontre chaque année qu’il y a un public au Maroc pour un cinéma plus exigeant.  Nous sommes, chaque année, heureux de pouvoir également compter sur le partenariat du CCM, des salles de cinéma qui nous accueillent et des écoles de cinéma comme l’ESAV Marrakech. Les animations que nous offrons aux étudiants attirent ceux-ci dans les salles. Je pense que des salles art et essai qui feraient un travail d’animation continue et de rencontres pourraient séduire le public, notamment les jeunes que des programmations comme celles des Semaines du film européen attirent en grand nombre.

O.R.

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