Dans l’univers déjanté du Marocain Hicham Lasri

lasri

Après avoir publié deux romans graphiques, le réalisateur marocain vient de donner naissance à la première bande-dessinée pornographique marocaine, « Tijuana Bible ». En parallèle, de nombreuses vidéos tournent sur la Toile, à la gloire des femmes. Retour sur un univers toujours aussi brillamment déjanté.

Par Olivier Rachet

On ignore d’où proviennent les images mentales qui peuplent nos rêves, qui hantent nos esprits. On peut s’aider de la psychanalyse et nommer ça ce qui démange et fourmille. Alors oui, dans l’univers présenté souvent comme déjanté du cinéaste, romancier et graphiste marocain, ça rampe, ça explose, ça déchire. Son premier roman graphique, intitulé de façon conjuratoire sans doute Vaudou, racontait l’histoire d’un personnage de cartoon en quête de phylactères voulant bien accueillir ses paroles. Mais les bulles restaient désespérément vides : pas de salut pour les anti-héros prisonniers de leurs désirs, pas de parole pour ceux qui n’assument pas de rompre avec les usages d’une société de plus en plus corsetée par les interdits.

Une société passée au scalpel

Puis, il y eut Fawda, un roman graphique éclaté, publié par les éditions Kulte, dans le cadre du festival Masnaâ et d’une exposition à l’Institut Français de Casa, aujourd’hui présentée à Meknès et Marrakech. À l’image des personnages peuplant – ou dépeuplant d’ailleurs – ses films, les protagonistes chaotiques de ce deuxième opus semblaient comme errer dans une société devenue elle-même fantomatique. Car la société marocaine, Hicham Lasri n’a de cesse de la scruter dans ses pores les plus intimes. Il lui arrache la peau, la scalpe pour voir un peu comment dedans ça grouille. Il n’est pas étonnant, dès lors, que les personnages de Tijuana Bible aient, à leur tour, perdu leur tête. Rassurez-vous, lecteurs, elles sont entre de bonnes mains, ces mains qui, dans leur jeunesse, se sont beaucoup amusées avant de devenir des mains d’artiste.

Qui est-il cet anti-héros qui habite le troisième roman graphique en devenir d’Hicham Lasri ? Un homme qui fut pieux, qui ne jurait jadis que par les heures de prières, mais celles-ci varient en fonction des astres. Désastre ! Que lui reste-t-il d’autre, à part déambuler dans cet ancien quartier de Bousbir, bordel à ciel ouvert sous le protectorat français. Tijuana Bible nous plonge dans les fantasmes si beaux d’un homme dont on se demande s’il n’aurait pas perdu son âme. La société est en lambeaux, regardez-la comme elle végète sous ses contradictions et ses douces folies érotiques. Ne rien céder sur son désir, disait Lacan. Lasri le prend aux maux.

Des œuvres libres de droit

L’artiste range cette bande dessinée qu’il juge impubliable dans la catégorie « des concepts créés pour le web » : « je préfère qu’elle soit lue, échangée, mais pas vendue. » Qu’il s’agisse de dessins ou de vidéos, « sur le net, tout devient viral » ajoute celui qui vient, à deux reprises, de faire le buzz en postant une série de vidéos plus étonnantes les unes que les autres. The Perfume est, à cet égard, un clip étonnant.

Tourné à l’occasion du festival L’Boulevard, en septembre dernier, on y accompagne, en un long travelling, une jeune femme filmée en plan rapproché, laquelle est revêtue d’un voile intégral noir. Des sons hypnotiques des Master musicians of Jajouka, emmenés par Bachir Attar, on passe à des sons plus hardrock qui disent, mieux que tout discours, la situation d’une jeunesse tiraillée entre un attrait immodéré pour la modernité et un respect viscéral des anciens. Au fur et à mesure que la caméra prend de la distance, le spectateur découvre que le vêtement de la jeune femme s’arrête à mi-cuisse, laissant découvrir des jambes devant lesquelles la plupart des adolescents voudraient bien se pâmer, mais se contentent le plus souvent de gestes plus discrets.

Moi, une femme

À l’occasion de la journée consacrée aux violences faites aux femmes, Lasri récidive et diffuse une série de trois vidéos Ta Ana Bnadem dans lesquelles une même femme revendique le droit de ne pas être traitée comme un simple morceau de viande, une plante d’ornementation ou un légume jeté en vrac sur une charrette. Ces films artistiques, précise le réalisateur, « racontent la société. » Ils disent surtout la puissance de fascination qui est celle des images, toujours plus fortes que les paroles d’évangile ou tout autre discours conservateur et rétrograde.

Cela n’est pas toujours compris, ironise Hicham Lasri, peu lui importe : visionnées des millions de fois, ces vidéos font leur lent travail de sape et gardent le mérite d’opposer à la monotonie ambiante la beauté même de l’art. Qu’on le veuille ou non, le réalisateur coiffe tout le monde au poteau et ça décoiffe ! Avis aux marrakchis : ne ratez pas l’exceptionnelle rétrospective organisée par l’Institut Français de Marrakech, à compter du 6 décembre. Occasion de voir ou de revoir des films qui, n’en doutons pas, passeront à la postérité !

Le 6 décembre sortira aussi en salles Headbang lullaby, alors que le réalisateur met la touche finale à son sixième long métrage : La blessure la plus rapprochée du soleil. Pour ceux qui feraient un détour par Dubaï, vous aurez la chance de voir le dernier court-métrage intitulé City soul, en compétition au Festival international du film. À la question de savoir combien il y a d’Hicham Lasri, l’artiste répond : « Je suis le seul à être pléthorique ! », qu’on se le dise !

headbang

Expositions Fawda, Instituts Français de Meknès et de Marrakech. Rétrospective des films de Hicham Lasri, du 6 au 8 décembre, Institut Français de Marrakech. Sortie dans les salles marocaines le 6 décembre du long-métrage Headbang lullaby.

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