Le rendez-vous africain de Mohammed VI

sommet

Par Jalil Bennani, psychiatre et psychanalyste, auteur du livre « Paroles de réfugiés au Maroc »

« Il est beau le jour où l’on rentre chez soi, après une trop longue absence ! Il est beau, le jour où l’on porte son cœur vers le foyer aimé ! L’Afrique est Mon continent et Ma maison. Je rentre enfin chez Moi et vous retrouve avec bonheur. Vous M’avez tous manqué ». Ces paroles, emplies d’émotion, de sincérité et d’engagement, prononcées par le roi Mohammed VI dans l’enceinte de l’Union africaine à Addis-Abeba, marqueront longtemps les esprits et les mémoires. Le foyer, la demeure, l’habitat, sont des valeurs chères aux Africains. Lieu d’appartenance où l’on détient une sécurité, une assurance. Lieu où l’on retrouve une sérénité, une convivialité, l’accueil familial et celui de ses proches.

C’est précisément cet accueil que le Maroc a voulu donner depuis quelques années aux ressortissants africains (à côté d’autres migrants et réfugiés) qui ont quitté leur pays, pour des raisons diverses, afin d’élire domicile dans notre pays. Les migrants deviennent des voisins, des camarades de classe, de travail, des coreligionnaires à la mosquée, partagent des fêtes marocaines… Ils peuvent créer des ressources dans le pays par leurs idées, leurs inventions, des compétences qui leur sont propres. Et ils nous interpellent aussi sur notre « vivre-ensemble », nos aptitudes à nous ouvrir à l’autre, sur nos faiblesses et nos manquements. Ainsi, Nadia, réfugiée burundaise au Maroc, m’a fait part de son étonnement quant au fait que les Marocains désignent les Subsahariens par le mot « Africains », alors qu’ils le sont eux-mêmes ! : « Le Maroc ne fait-il pas partie de l’Afrique ? » Certes, il arrive qu’on sépare le Maroc, et même tout le Maghreb, du reste du continent. Distinction perçue au mieux comme une séparation, au pire comme un rejet assorti parfois d’un relent de racisme.

Une autre anecdote, pleine d’humour, m’a été relatée par l’écrivain Alain Mabanckou. Au Congo, lorsque les boîtes de sardines arrivaient avec l’inscription « Made in Morroco », en les ouvrant, les Congolais s’étonnaient de voir des sardines sans tête et se demandaient comment les Marocains faisaient pour les fabriquer ainsi ! « On se disait : si les Marocains ne mettent jamais la tête des sardines, c’est qu’ils ont une raison ! » Aussi, pour qualifier quelqu’un de fou les Congolais disaient : « Si tu es fou, c’est parce que ta tête est restée au Maroc ! » Usant de la métaphore, l’écrivain conclut : « Quand on prenait la sardine sans tête, on regardait la carte de l’Afrique, le Maghreb étant au nord, c’est comme si on avait découpé le continent en disant le bas c’est l’Afrique subsaharienne et l’autre partie est restée au nord. Il faut qu’on aille la chercher ! ». La littérature fait voyager, rapproche les cultures et révèle leurs parentés. L’université marocaine elle-même est ouverte depuis des décennies aux étudiants provenant de différents pays du continent africain…

Tous ces mots, tout cet imaginaire, toutes ces histoires en disent long sur le continent, l’unité qu’il représente pour les Africains. L’appartenance à un territoire est attestée par la mémoire collective et toute rupture avec ce territoire comporte sa part de souffrance. Cette collectivité possède une histoire commune portée par une pluralité de langues, de cultures et de dialectes. Ainsi se définit son identité. Une identité plurielle. Le Maroc n’a-t-il pas inscrit dans sa constitution la pluralité de son identité à travers les influences arabo-islamique, amazighe, saharo-hassanie, africaine, andalouse, hébraïque et méditerranéenne ? Cette diversité permet aux réfugiés de s’en réapproprier telle ou telle composante : « Nous sommes Arabes. », « Nous sommes Africains. », « Nous sommes musulmans. ».

Au Maroc, nous avons la darija. Dans le reste de l’Afrique, coexistent une multitude de dialectes : le lingala, le kikongo, le dioula, le sangho et des dizaines d’autres. L’écrivain, le poète, l’anthropologue, le psychanalyste ou l’artiste, se penchent sur le refoulé des langues et des dialectes. Ainsi, lorsque nous parlons le français, cette langue, souvent commune aux Africains, est inévitablement habitée par les autres langues nationales. Ce sont le plus souvent des langues orales qui véhiculent tout un imaginaire avec la richesse de ses traditions. Elles sont vivantes, constamment mouvantes et traduisent le vécu quotidien des populations, leurs émotions, leurs douleurs et leurs joies.

Les ethnologues, les psychiatres, les sociologues, connaissent bien cette Afrique, celle que Jean Rouch, ethnologue et réalisateur de films ethnographiques sur des peuples africains a merveilleusement décrite dans son anthropologie visuelle. Étudiant, je rêvais d’aller voir ces terres si bien décrites par les chercheurs. Je voulais explorer, en tant que psychiatre et psychanalyste les cultures, les multiples dialectes, les coutumes, les croyances et les pratiques traditionnelles. Aujourd’hui, les déchirements, liés aux conflits et aux guerres que connaissent certaines contrées, ont porté de lourdes entraves aux échanges culturels et aux voyages. Puisse l’ouverture qui s’amorce aujourd’hui, apporter un vent nouveau et nourrir de nouveaux rêves !

 

 

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